Je me relevai lentement, sécateur à la main.
Au bout du chemin, debout devant la grille d’entrée restée ouverte, se tenait Erwan. Il portait un pantalon de toile brute élimé aux genoux, un pull marin en laine bleue rapiécé au coude, et des chaussures de travail usées par le sel. Son visage n’avait plus cette rondeur molle et satisfaite des années d’illusion : il était buriné, hâlé par le grand large, marqué de fines ridules au coin des paupières. Mais dans ses yeux clairs, nettoyés de toute servilité, brûlait enfin une étincelle de paix véritable.
Dans ses mains rugueuses, marquées de cicatrices nettes laissées par les câbles d’acier des treuils, il tenait un paquet enveloppé dans du papier journal ficelé de chanvre.
Il s’arrêta à dix pas de moi, respectant une frontière invisible que nous n’avions pas encore abolie.
— « Bonjour, maman, » dit-il simplement, sa voix posée, sans tremblement ni emphase.
— « Bonjour, Erwan. »
Il baissa les yeux vers son paquet, puis avança de deux pas mesurés pour le poser sur le muret de granit qui bordait les fleurs, avant de reculer aussitôt pour reprendre sa distance.
— « Mon premier contrat d’embarquement sur le chalutier hauturier s’est terminé hier soir. On a passé trois semaines au large des Hébrides. C’était rude. Mais j’ai touché ma part de pêche légale. »
Il marqua une pause, fixant les hortensias qu’il avait jadis vus éclore dans son enfance.
— « J’ai remboursé à la banque le premier tiers de la caution frauduleuse de Dinard. Maître Kernevez supervise les versements. Il dit qu’en cinq ans de campagnes de pêche, je pourrai éteindre la dette sans que tu aies à débourser un centime de ta retraite. »
Je regardai le paquet posé sur la pierre tiédie par le soleil printanier.
— « Et ceci ? » demandai-je d’un ton neutre.
Erwan esquissa un sourire timide, le premier sourire franc que je lui voyais depuis une décennie.
— « C’est pour remplacer ce qui a été cassé dans le vestibule. J’ai trouvé un vieil artisan faïencier à Locronan pendant notre escale technique. Elle n’a pas la même valeur que celle de grand-mère, mais… elle a été payée avec de l’argent propre. »
Je m’approchai du muret. Je défis le nœud de chanvre et écartai les feuilles de journal. À l’intérieur reposait une tasse en faïence bretonne traditionnelle, lourde et solide, ornée d’un couple en costume traditionnel marchant face au vent marin, avec cette devise peinte en lettres d’or à la base : Kentoc’h mervel eget em zaotra — « Plutôt la mort que la souillure ».
La terre sous mes pieds sentait bon l’humus et la sève nouvelle. Je relevai la tête vers cet homme qui avait enfin cessé d’être un enfant gâté pour devenir mon fils. La brûlure imaginaire sur ma joue s’éteignit pour toujours dans l’air tiède de la Bretagne.
Je désignai la porte d’entrée grande ouverte sur le vestibule baigné d’ombre fraîche.
— « La cafetière est encore chaude sur le fourneau, Erwan. Essuie tes bottes sur le paillasson, et entre. »