— « Elle est partie, maman, » hoqueta Erwan. « Morgane est partie hier soir. Elle a fait ses valises pendant que je cherchais un travail de veilleur de nuit à la gare de Rennes. Elle a pris la voiture de location, le reste de mes économies en liquide, mes montres… Elle m’a laissé une lettre disant que je n’étais qu’un minable incapable d’assurer son train de vie. Je suis dans une chambre de bonne insalubre près des voies ferrées… L’huissier est passé ce matin pour la saisie des meubles de Dinard restés en garde-meuble… Maman, je n’ai rien mangé depuis hier midi. Je n’ai plus d’argent pour le train. S’il te plaît… ouvre-moi la porte. Je ferai tout ce que tu voudras. Je repeindrai le manoir, je travaillerai dans le jardin, mais ne me laisse pas mourir de faim… »
L’air de la pièce semblait s’être raréfié. L’instinct viscéral d’une mère, cette pulsion ancestrale qui pousse à secourir son petit même lorsqu’il vous a mordu jusqu’au sang, tenta de remonter le long de ma gorge. Il m’eût été si facile de lui dire de prendre un autocar, de lui préparer une soupe chaude, de l’installer dans sa chambre d’enfant où ses maquettes de bateaux prenaient la poussière sur les étagères cirées.
Mais cela aurait été le condamner définitivement. Cela aurait été lui confirmer que la lâcheté, le mépris, la complicité du vol et la violence physique n’étaient que de simples faux pas effaçables d’un coup d’éponge maternelle.
— « Tu as trente-cinq ans, Erwan, » répondis-je avec une régularité de voix qui me surprit moi-même. « Tu as deux bras, deux jambes, un diplôme supérieur que j’ai financé de mes deniers, et toute ta tête. Tu as choisi de vivre dans le mensonge et le luxe frelaté d’une femme qui te méprisait ; il te reste à découvrir ce que coûte la dignité d’un homme. »
— « Maman, je t’en supplie ! Je n’ai plus personne ! »
— « Tu as toi-même. C’est déjà plus que ce que tu mérites. Demain matin, Maître Kernevez déposera au parquet de Saint-Malo le dossier complet concernant la falsification de ma signature pour la levée d’hypothèque. Tu vas devoir t’expliquer devant des juges, Erwan. Tu ne dormiras pas sous mon toit pour fuir tes responsabilités pénales. Mais parce que je t’ai donné le jour, je ne te laisserai pas mourir d’inanition. »
J’entendis une inspiration tremblante à l’autre bout de la ligne, une lueur d’espoir prématurée.
— « Tu m’envoies de l’argent ? »
— « Non. J’ai contacté le responsable du foyer des marins de Saint-Malo, sur le port de commerce. Un vieil ami d’Adrien, ton père. Il cherche un aide-manutentionnaire pour le déchargement des chalutiers de haute mer et l’entretien des cales. Le salaire est au SMIC, le travail commence à quatre heures du matin dans le froid et la saumure. Il y a un dortoir collectif au-dessus des hangars. Si tu te présentes demain à six heures tapantes avec tes papiers d’identité, il te donnera une salopette, une paire de bottes et un bol de bouillon. C’est la seule porte que je t’ouvrirai dans cette ville. La mienne reste barrée. »
Un long silence s’installa, ponctué uniquement par les crépitements de la ligne téléphonique. Je sentis dans ce silence toute la lutte intestine qui se jouait chez mon fils : l’orgueil brisé d’un cadre urbain déchu contre l’instinct primaire de survie.
— « Et… et toi ? » demanda-t-il d’un souffle éteint. « Je ne te verrai plus jamais ? »
— « Le jour où tes mains auront des cals et que ton regard sera capable de soutenir le mien sans ciller, nous prendrons peut-être un café sur le port. Pas avant. Adieu, Erwan. »
Je raccrochai doucement. Pour la première fois depuis des mois, la douleur cuisante de ma joue s’était totalement dissipée.
L’hiver breton fut d’une rigueur exceptionnelle cette année-là. Le vent de nord-est balayait la baie, chargeant les façades de sel et couvrant les grèves d’une pellicule de givre opaque.
Tous les matins, emmitouflée dans mon caban de laine épaisse, je descendais vers les remparts pour ma marche quotidienne. Depuis le parapet de la tour Bidouane, le regard plongeait directement sur les quais du bassin Bouvet où les chalutiers industriels déchargeaient leurs cargaisons de dorades et de maquereaux dans des bacs d’acier fumants sous la glace pilée.
Parmi les silhouettes vêtues de cirés jaunes et de bonnets sombres qui pliaient l’échine sous les caisses de poisson sous la lumière crue des projecteurs du quai, je distinguais sans peine une silhouette plus élancée que les autres. Les premières semaines, je le voyais trébucher, glisser sur les pavés visqueux, s’arrêter pour reprendre son souffle sous les quolibets des marins endurcis. Mais il ne partait pas. Il ne s’enfuyait plus. Chaque matin, à l’heure où les braves gens dorment encore dans leurs draps tièdes, il était là, les mains rougies par l’eau glacée, courbant le dos sous le labeur nécessaire de la réalité.
Morgane, quant à elle, fut interceptée début janvier à la frontière espagnole au volant de sa voiture de location impayée, en possession de bijoux volés et sous le coup d’une procédure pour escroquerie aggravée et faux en écriture publique. Son manteau de créateur crème était taché de graisse de moteur et ses faux ongles s’étaient brisés. La presse régionale relata son arrestation en trois lignes froides dans la rubrique des faits divers, celles qu’on lit distraitement avant de jeter le journal à la poubelle.
Le printemps finit par revenir sur la côte d’Émeraude.
Les massifs d’hortensias devant mon perron reprenaient leurs teintes bleu profond et lilas, dopés par la terre de bruyère que j’avais patiemment aérée dès les premières douceurs d’avril. Ce matin-là, un dimanche d’une limpidité cristalline, les cloches de la cathédrale Saint-Vincent sonnaient à la volée, dispersant leur musique de bronze au-dessus des toits d’ardoise.
Un pas régulier, lourd et mesuré, résonna dans l’allée gravillonnée. Ce n’était ni la précipitation arrogante d’un bolide moderne, ni le glissement furtif d’un parasite venant réclamer son dû.