Lorsque la porte de la salle d’audience s’ouvrit, Galina Pavlovna s’effondra presque sur le banc du couloir, incapable de marcher droit. Sergei tenta de la soutenir, mais elle le repoussa violemment, lui crachant au visage des insultes étouffées sur son incompétence et sa lâcheté. Krotov, quant à lui, rangeait fébrilement ses papiers sans même leur adresser la parole, comprenant qu’il venait d’être entraîné dans un dossier indéfendable qui risquait d’éclabousser sa propre réputation professionnelle.

Elena sortit du tribunal au bras de son avocat. L’air vif et glacé de décembre fouetta ses joues, lui rendant toute sa clarté d’esprit.

« Ne baissez pas la garde », l’avertit Viktor Arseniev sur les marches du palais. « Ils sont blessés, et les bêtes blessées sont les plus dangereuses. Ils vont devoir négocier, mais ils vont essayer de sauver ce qui peut l’être. Ne signez rien sans moi. »

Le soir même, Sergei ne rentra pas. Il envoya son ami Dima récupérer deux valises de vêtements sous le regard vigilant d’un huissier de justice qu’Elena avait sagement mandaté pour éviter toute contestation ultérieure. Pour la première fois depuis des mois, Elena et Liza dînèrent dans le calme absolu de l’appartement. La petite fille, assise à sa place habituelle, mangeait sa soupe avec appétit, inconsciente du gouffre auquel elle venait d’échapper.

« Maman, papa ne vient pas manger ? » demanda-t-elle soudain en levant ses grands yeux clairs.

Elena s’assit à côté d’elle et lui caressa doucement les cheveux.

« Papa va habiter dans une autre maison pendant un moment, mon cœur. Mais toi et moi, nous restons ici. C’est notre maison, et personne ne nous la prendra. Jamais. »

La petite fille hocha la tête avec la simplicité désarmante des enfants, rassurée par la certitude inébranlable qui émanait de sa mère, et reprit son repas.

Pendant les deux semaines qui suivirent, le silence fut total du côté du clan Vassiliev. Mais c’était le calme trompeur qui précède les tempêtes d’hiver. L’enquête préliminaire du parquet sur les sociétés écrans avait démarré à une vitesse fulgurante, sans doute stimulée par les montants substantiels et les ramifications locales qui intéressaient particulièrement la brigade financière.

Puis, un mardi soir, alors qu’une tempête de neige balayait la ville, recouvrant les avenues de monticules blancs et ralentissant la circulation jusqu’à l’inertie, l’interphone sonna.

Elena consulta l’écran de sécurité. C’était Sergei. Seul. Sans manteau de marque, les épaules rentrées sous une vieille doudoune élimée, la neige collée à ses cheveux courts. Il tremblait de froid sous le porche de l’immeuble.

Elle décrocha le combiné sans ouvrir la porte d’entrée.

« Qu’est-ce que tu veux, Sergei ? »

« Lena… s’il te plaît. Laisse-moi monter cinq minutes. Juste cinq minutes. Il faut qu’on parle, toi et moi. Sans avocats. Sans ma mère. Juste nous deux. »

Sa voix était brisée, dépourvue de toute morgue, méconnaissable.

Elena hésita une seconde, puis appuya sur le bouton d’ouverture. Elle laissa la porte de l’appartement fermée au verrou de sécurité, n’ouvrant que d’un entrebâillement de dix centimètres retenu par la solide chaîne d’acier.

Lorsqu’il arriva sur le palier, elle vit ses yeux rougis et ses joues creusées. Il avait perdu plusieurs kilos en quelques semaines. L’homme fier et arrogant qui se vantait de ses relations n’était plus qu’une ombre lamentable.

« Parle d’où tu es », dit-elle calmement à travers la fente de la porte.

Sergei s’appuya contre le chambranle, la tête basse.

« Le parquet a gelé tous les comptes d’Horizon ce matin. Ils perquisitionnent le domicile de ma mère en ce moment même. Si ça continue, ils vont nous inculper pour blanchiment et fraude fiscale aggravée. L’oncle procureur a dit qu’il ne lèverait pas le petit doigt, qu’on était allés trop loin et qu’il refusait de couler avec nous. »

Elena ne répondit rien. Elle le regardait, mesurant le gouffre entre le jeune homme ambitieux qu’elle avait aimé à Saratov et cette coquille vide consumée par la cupidité familiale.

« Lena, je t’en supplie », reprit-il, la voix étranglée par un sanglot qu’il ne parvenait plus à retenir. « Ma mère a fait un malaise cardiaque cet après-midi. Elle est sous surveillance aux urgences. Si l’affaire va au pénal, je perds mon emploi, je perds tout, et je risque la prison ferme. Ton avocat a dit qu’un accord transactionnel global pouvait éteindre certaines poursuites civiles et apaiser le parquet si le préjudice patrimonial était intégralement réparé avant la fin de l’instruction. »

« Et que proposes-tu, Sergei ? »

Il leva des yeux remplis de larmes vers elle.

« On te cède l’appartement. En totalité. Pleine propriété pour toi et Liza, sans soulte, sans aucune compensation. Je signe le désistement total de mes droits demain matin devant notaire. Je te verse une avance forfaitaire de deux millions de roubles pour les années passées, et j’accepte le montant de la pension pour Liza sans contester. Mais retire la plainte pour la société. Fais dire à ton avocat que c’était un litige civil d’interprétation patrimoniale qui a été réglé à l’amiable. Ne me détruis pas complètement. »

Elena le fixa longuement. La tentation de la vengeance pure, de le regarder sombrer jusqu’au bout derrière les barreaux d’une colonie pénitentiaire avec sa mère, lui traversa l’esprit avec la force d’un éclair. Mais elle pensa immédiatement à Liza. Elle ne voulait pas que sa fille grandisse avec le spectre d’un père en prison et d’un nom traîné dans la boue des chroniques judiciaires locales. Elle ne cherchait pas la destruction ; elle cherchait la justice, la sécurité et la liberté.

« Mon avocat rédigera l’accord », déclara-t-elle avec une autorité tranquille. « Tu y ajouteras le paiement intégral des frais de justice et le solde restant dû du crédit bancaire sur l’appartement, qui sera prélevé sur tes parts restantes avant la liquidation de ton entreprise. Tu signeras la renonciation formelle à toute contestation de la garde principale de Liza. Si une seule virgule manque ou si ta mère tente le moindre recours, le dossier complet repart au procureur dès la première heure. Tu as compris ? »