Elena resta pétrifiée devant l’écran, la bouche sèche. Ils ne voulaient pas seulement la chasser de l’appartement : ils organisaient méthodiquement l’insolvabilité de Sergei pour échapper au versement d’une pension alimentaire décente pour Liza, tout en accumulant une fortune sur le dos de la belle-mère.
Rapidement, les mains gantées de sueur froide mais d’une précision chirurgicale, elle copia l’intégralité du disque dur sur un disque externe crypté, exporta les boîtes de messagerie et imprima les pièces maîtresses sur son imprimante silencieuse. Elle remit tout en place, éteignit l’appareil et retourna s’allonger près de sa fille, fixant le plafond jusqu’à l’aube.
Le premier affrontement judiciaire eut lieu trois semaines plus tard, au début du mois de décembre, dans une salle exiguë du tribunal d’arrondissement. La neige fondue maculait les dalles du couloir où s’entassaient les justiciables.
Galina Pavlovna était présente, sanglée dans son manteau de fourrure, flanquée d’un avocat jeune, aux cheveux gominés et au costume trop cintré, maître Krotov, visiblement recruté pour son agressivité verbale. Sergei se tenait à leurs côtés, évitant soigneusement de croiser le regard d’Elena.
Dès l’ouverture de l’audience préliminaire devant la juge Voronova, une femme austère d’une cinquantaine d’années aux lunettes à double foyer, maître Krotov passa à l’offensive.
« Madame la juge, nous sommes face à une tentative d’extorsion caractérisée ! » tonna-t-il en agitant des feuillets. « Cette femme, madame Elena Vassilieva, n’a jamais exercé d’emploi stable depuis la naissance de l’enfant. Elle a profité de la générosité sans bornes de mon client et de sa respectable mère ici présente. L’appartement a été acquis par les deniers propres de monsieur Vassiliev, aidé par un don manuel de sa mère. La demanderesse n’est qu’une occupante sans titre de propriété qui tente aujourd’hui de spolier un honnête travailleur ! Nous demandons son expulsion immédiate et la fixation provisoire de la garde chez le père, qui offre toutes les garanties matérielles nécessaires ! »
Galina Pavlovna acquiesça vigoureusement depuis le banc du public, essuyant une larme imaginaire d’un mouchoir en dentelle.
La juge Voronova leva les yeux de ses notes, visiblement peu impressionnée par le mélodrame. Elle se tourna vers Viktor Arseniev.
« La défense de la demanderesse a-t-elle des observations ? »
Maître Arseniev se leva posément, boutonna sa veste élimée et ajusta ses lunettes.
« Madame la juge, les déclarations théâtrales de mon jeune confrère ne résistent pas à l’épreuve des faits arithmétiques. Nous déposons ce matin un mémoire complémentaire de quatre-vingts pages comprenant des pièces comptables certifiées. »
Arseniev s’avança et déposa une épaisse liasse sur le bureau de la greffière.
« Vous y trouverez la preuve irréfutable que 340 000 roubles, provenant de la vente du seul bien immobilier que possédait madame Vassilieva avant son mariage, ont été virés sur le compte séquestre de l’apport le 14 mai 2017 à 11 h 22. Vous y trouverez également les relevés des 48 mensualités de remboursement du prêt, payées par prélèvement sur le salaire de monsieur, pendant que madame Vassilieva alimentait intégralement le compte des charges du ménage à hauteur de 1,9 million de roubles grâce à ses revenus de traduction déclarés rétrospectivement auprès des services fiscaux ce mois-ci, pénalités de retard acquittées. »
Krotov ricana bruyamment.
« Des traductions au noir régularisées à la hâte ! C’est dérisoire ! Monsieur Vassiliev est le seul pourvoyeur de ressources pérennes. Il gagne péniblement 60 000 roubles par mois et assume déjà tout ! »
Arseniev eut un mince sourire, le genre de sourire qu’arbore un joueur d’échecs qui s’apprête à porter le coup de grâce.
« Justement, venons-en aux revenus de monsieur Vassiliev et à la prétendue générosité de sa respectable mère. »
Elena vit Sergei se raidir imperceptiblement sur sa chaise. Galina Pavlovna cessa immédiatement de tripoter son mouchoir.
« Nous versons également aux débats », poursuivit Arseniev d’une voix calme et posée qui résonnait dans toute la salle, « les pièces relatives à la SARL Horizon, enregistrée sous le numéro fiscal que vous avez sous les yeux. Cette société, officiellement attribuée à madame Galina Vassilieva, retraitée percevant une pension de 18 000 roubles par mois, a généré un bénéfice net de quatorze millions de roubles cette année. Les procurations bancaires totales sont au nom de son fils, Sergei Vassiliev. Nous produisons les échanges électroniques attestant de l’acquisition frauduleuse d’une villa de maître d’une valeur de vingt-deux millions de roubles en dissimulation délibérée d’actifs matrimoniaux. »
Le silence qui suivit fut absolu. Seul le bruit de la plume de la greffière rompait la stupeur générale.
Le visage de la juge Voronova se durcit instantanément. Elle tourna son regard vers Sergei, puis vers l’avocat Krotov, dont la mâchoire semblait s’être décrochée.
« Qu’est-ce que c’est que ces pièces, maître Krotov ? » demanda la magistrate d’un ton glacial. « Vous étiez au courant de ces éléments patrimoniaux ? »
« Madame la juge… je… ce sont des allégations non vérifiées, des documents obtenus de manière illégale ! » bafouilla l’avocat adverse, cherchant désespérément du regard le soutien de ses clients.
Mais Sergei avait enfoui son visage dans ses mains. À côté de lui, Galina Pavlovna était écarlate, la respiration courte, ses yeux injectés de sang dardés sur Elena avec une haine pure.
« Les pièces sont versées au dossier », trancha la juge en frappant la table de son stylo. « Le tribunal ordonne la communication immédiate de ces éléments au parquet financier pour suspicion de fraude fiscale et organisation frauduleuse d’insolvabilité. En attendant l’audience au fond sur la liquidation de la communauté, le tribunal statue sur les mesures provisoires. »
Elle réajusta ses lunettes et lut sa décision sans marquer d’hésitation :
« La jouissance exclusive du logement conjugal est attribuée provisoirement à madame Elena Vassilieva et à l’enfant mineure Liza. Monsieur Sergei Vassiliev dispose d’un délai de quarante-huit heures pour quitter les lieux avec ses seuls effets personnels. Une pension alimentaire provisionnelle de 80 000 roubles par mois est mise à la charge de monsieur Vassiliev à compter de ce jour, exécutoire par provision sur ses comptes bancaires personnels et professionnels. »