Je fixai cette inconnue, stupéfaite. Carla posa sa main calleuse sur mon bras nu, là où un bleu commençait à virer au noir violacé.
« Ma sœur a été mariée à un homme semblable pendant dix ans », dit-elle, les mâchoires crispées. « Un jour, il a juré qu’elle était tombée dans les escaliers. On l’a enterrée trois jours plus tard. Ne les laissez pas gagner. Pas cette fois. »
Elle injecta le liquide dans le bras d’Evelyn avec une précision d’orfèvre, jeta la seringue et nous tendit un vieux trench-coat d’infirmière trouvé sur un porte-manteau.
« Allez. Passez par là. Tout de suite. »
J’aidai Evelyn à glisser ses bras meurtris dans les manches du trench, cachant les lambeaux sanglants de son chemisier. Je ramassai le classeur rouge, le serrai contre ma poitrine sous mon manteau d’emprunt, et nous nous faufilâmes derrière le lourd battant coupe-feu.
L’air de la nuit nous heurta de plein fouet comme un seau d’eau glacée. La pluie fine s’était transformée en une bruine dense et pénétrante qui collait ma robe à mes jambes. L’odeur de désinfectant fit place à celle du goudron mouillé et des feuilles mortes pourrissantes. Nous atteignîmes la Honda en quelques foulées étouffées. Evelyn grimaçait à chaque pas, courbée en deux par la douleur de ses côtes fracturées. Je la hissai sur le siège passager, baissai le pare-soleil, trouvai les clés, et le vieux moteur quatre cylindres toussa avant de démarrer dans un ronronnement discret.
Je n’allumai les feux de croisement qu’après avoir franchi la barrière automatique de la zone de fret.
Sur le boulevard principal de la ville, une berline noire aux vitres teintées filait à toute allure en sens inverse, vers l’hôpital. Je reconnus la plaque d’immatriculation personnalisée surmontée de l’emblème de la ville : la Lincoln Navigator d’Arthur Vance. À l’avant, la silhouette massive du patriarche se découpait dans la pénombre, flanquée d’une silhouette plus jeune, plus rigide. Julian.
Mon estomac se révulsa. Ils ne nous cherchaient pas pour nous supplier de revenir ; ils nous traquaient pour étouffer le scandale avant le lever du jour.
« Où allons-nous ? » demanda Evelyn, sa respiration sifflante tandis que le médicament commençait à engourdir ses traits ravagés. « La maison de mes parents a été démolie il y a vingt ans. Arthur possède tous les hôtels de la région. Ses agents de sécurité patrouillent partout. Si nous allons dans un hôtel, notre identité apparaîtra immédiatement sur les registres informatiques de la municipalité. »
« Nous n’allons pas dans un hôtel », dis-je, mes mains agrippées au volant en plastique élimé jusqu’à ce que mes articulations blanchissent. « Et nous ne fuyons plus. »
« Nora… tu ne comprends pas. Arthur a le maire dans sa poche, le chef de district, et la moitié des juges du tribunal de comté. Même la presse locale dépend de ses encarts publicitaires pour survivre. »
« Il a le comté », répliquai-je en bifurquant brusquement vers la bretelle d’accès à l’autoroute nationale qui menait vers le nord, hors de la juridiction locale. « Mais il n’a pas l’État. Et surtout, il n’a pas les Thorne. »
Je fouillai dans le sac en cuir posé sur mes genoux et en tirai les documents notariés. « Cette note en marge du dossier rouge… l’avocat mentionné en 2018. David Kline. Qui est-ce ? »
Un faible éclat de lucidité traversa les yeux embués d’Evelyn. « David… David était le conseiller juridique de mon père avant l’arrivée d’Arthur. Quand Arthur a commencé à prendre le contrôle des affaires, il a tout fait pour ruiner la carrière de David dans le comté. Il l’a poussé à l’exil. Mais David a refusé de quitter l’État. Il a ouvert un cabinet spécialisé dans la criminalité financière et le blanchiment d’argent à Capital City. C’est le seul homme qui a osé me regarder en face sans baisser les yeux devant Arthur. Il m’avait juré que le jour où je serais prête à réclamer ce qui m’appartient, il se tiendrait à mes côtés, peu importe le prix. »
« Alors c’est chez lui qu’on va. »
Capital City se trouvait à deux heures et demie de route par la route départementale de montagne, un trajet sinueux et désert qui évitait les postes de péage automatisés où les caméras de reconnaissance de plaques d’immatriculation auraient pu alerter les complices d’Arthur.
Pendant cent cinquante kilomètres, je conduisis dans un silence de tombe, le grondement du moteur rythmé par le balancement mécanique des essuie-glaces. Chaque faisceau de phares apparaissant dans mon rétroviseur faisait bondir mon cœur dans ma gorge. Je m’attendais à voir surgir la Lincoln noire, à sentir le pare-chocs renforcé percuter l’arrière de la modeste citadine pour nous expédier dans le ravin forestier.
Mais rien ne vint. À 4 heures et demie du matin, les lumières froides et géométriques de Capital City percèrent enfin le brouillard matinal.
Le cabinet de David Kline n’était pas situé dans une tour de verre luxueuse, mais dans un vieil immeuble de briques rouges du quartier fédéral, coincé entre deux banques de dépôts et le tribunal de grande instance de l’État. Lorsque nous frappâmes à la porte vitrée du rez-de-chaussée, après avoir trouvé son numéro d’urgence dans le dossier rouge, une silhouette apparut presque aussitôt derrière le store vénitien.
David Kline ouvrit la porte. C’était un homme d’une soixantaine d’années, le visage marqué par des sillons profonds, des lunettes à monture d’étain glissées sur un nez aquilin, vêtu d’une chemise blanche sans cravate aux manches retroussées.
Ses yeux passèrent d’abord sur Evelyn, sur son visage tuméfié, sur le trench d’hôpital crasseux. Une fureur froide, presque imperceptible si ce n’était la crispation soudaine de sa mâchoire, traversa son regard. Puis il me regarda : ma robe de mariée en lambeaux, la traînée pourpre qui barrait ma joue droite, et le classeur rouge serré contre mon flanc.
Il ne posa aucune question stupide. Il n’exprima aucune fausse surprise.