Durant le trajet dans le véhicule sérigraphié, le petit garçon avait posé sa tête contre le giron d’Éléna. Ses doigts frêles caressaient les phalanges de la jeune femme.
Tu sentais les lilas, maman, murmura l’enfant d’une voix ensommeillée par le contrecoup des émotions. Dans mon lit doré, j’avais une petite couverture avec un ruban bleu brodé. Une vieille dame venait me chanter une chanson sur un meunier qui dort. Elle me disait : “Ta maman a les yeux d’eau claire, elle viendra te chercher.”
Ces mots agirent comme un fer rouge sur le cœur d’Éléna. La berceuse du meunier était celle que sa propre grand-mère lui fredonnait dans son enfance modeste en Normandie. Personne d’autre ne pouvait connaître cette mélodie arrangée avec ces paroles uniques.
Au commissariat, l’atmosphère devint irrespirable. Les avocats de la famille de Froissac arrivèrent en nombre, le verbe haut, brandissant l’acte de naissance officiel d’un certain Théo de Froissac, né le 14 novembre à la clinique Sainte-Catherine, ainsi qu’un carnet de santé irréprochable au nom de Diane. Diane affirmait que cette femme était une déséquilibrée mentale ayant fait irruption dans un événement privé et que le docteur Delmas souffrait d’une démence sénile précoce consécutive à des revers financiers.
Cependant, le carnet noir remis par Henri Delmas à Éléna, discrètement confié au commandant de police en charge des interrogatoires, changea le cours des événements.
Ce carnet n’était pas un simple journal intime. C’était un registre codé méticuleux, recensant des dates d’accouchements, des dosages sanguins, des numéros de séries d’échantillons d’ADN prélevés sur une période de quarante ans, et une série de virements bancaires occultes émanant de la holding de Froissac vers une société écran domiciliée aux îles Caïmans.
Face à la gravité des accusations de substitution d’enfant, de faux en écriture publique et d’escroquerie aggravée consignées par un médecin assermenté, un magistrat du parquet de Paris ordonna immédiatement un test génétique d’urgence absolue avec résultat sous vingt-quatre heures, ainsi que le placement temporaire de l’enfant dans un foyer médicalisé sous protection policière constante, avec droit de visite supervisé accordé aux deux femmes dans l’attente du verdict de la science.
Diane quitta les lieux dans une rage glaciale, promettant la ruine et l’anéantissement de quiconque se mettrait en travers de sa dynastie.
Éléna, elle, refusa de dormir. Logée dans une chambre sécurisée mise à disposition par les autorités sous la garde de deux fonctionnaires, elle passa la nuit à éplucher les copies numérisées du carnet de Delmas, autorisée par le parquet qui avait besoin de ses éclaircissements sur certains noms de famille cités dans les pages anciennes.
C’est là que l’effroyable vérité des quarante années passées commença à révéler sa mécanique diabolique.
Éléna Moreau n’était pas simplement une victime du destin choisie au hasard dans une maternité parisienne pour combler le désir d’enfant d’une bourgeoise stérile. Sa tragédie était un crime hérité, un mensonge enraciné dans les fondations mêmes de sa propre existence.
En 1984, la famille Moreau et la famille de Froissac étaient liées par un secret inavouable. Le père d’Éléna, Julien Moreau, était un brillant biochimiste, un chercheur idéaliste qui travaillait au sein des laboratoires pharmaceutiques dirigés par le patriarche Charles de Froissac, le père de Diane. Julien Moreau avait développé un procédé révolutionnaire de stabilisation cellulaire et de synthèse moléculaire, un brevet valant plusieurs dizaines de millions d’euros qui promettait de transformer le traitement de maladies dégénératives rares.
Mais Julien était un homme d’honneur, soucieux de rendre sa découverte accessible au domaine public à un coût minime, refusant l’exclusivité mercantile que Charles de Froissac voulait s’arroger pour faire flamber le cours des actions de son groupe.
Pour briser Julien et s’emparer de son travail, la famille de Froissac organisa une machination sans scrupule avec la complicité d’Henri Delmas, alors jeune médecin interne criblé de dettes de jeu et totalement sous la coupe financière de Charles. Lorsque la femme de Julien donna naissance à leur fille unique, Éléna, dans cette même clinique Sainte-Catherine, Delmas et ses commanditaires substituèrent l’enfant pour exercer un chantage odieux. Mais la mère d’Éléna succomba tragiquement à une hémorragie du post-partum provoquée par l’incompétence et la panique de l’équipe médicale.
Pris au piège de son propre crime, Julien Moreau signa la cession intégrale de ses brevets contre l’assurance que sa fille lui soit rendue vivante, s’engageant à garder le silence le plus absolu et à s’effacer de la vie publique sous peine de représailles immédiates. Julien avait fui à la campagne pour élever sa fille dans la frugalité et l’anonymat le plus total, lui cachant ses origines et la fortune colossale qui aurait dû lui revenir de droit. Julien Moreau était mort d’épuisement et de chagrin dix ans plus tôt, emportant dans sa tombe le secret de ce sacrifice sans nom.
Pourtant, le sang des Moreau portait en lui une anomalie rarissime et précieuse : une signature génétique d’un groupe sanguin exceptionnel, le phénotype Bombay combiné à des allèles spécifiques, indispensable pour certaines thérapies et rendant toute filiation impossible à dissimuler à un œil averti.
Quarante ans plus tard, l’histoire s’était refermée sur Éléna comme un piège mécanique.
Diane de Froissac, devenue stérile à la suite d’un cancer de l’utérus traité dans le plus grand secret, ne pouvait pas concevoir d’héritier. Or, le testament de son propre père, Charles de Froissac, stipulait que le contrôle majoritaire des actions du groupe pharmaceutique ne pourrait lui être transmis définitivement qu’à la condition expresse qu’elle donne naissance à un descendant biologique direct ou que la lignée du véritable inventeur des brevets originels, les Moreau, soit éteinte sans succession. Sans enfant, le capital devait basculer vers une fondation philanthropique autonome selon les termes d’une clause de rédemption tardivement rédigée par le vieux Charles sur son lit de mort, pris de remords soudains à la fin de sa vie.
Diane, aidée de nouveau par un Henri Delmas usé, vieilli et terrorisé par les révélations de son passé, avait pisté la fille de Julien Moreau pendant des années. Lorsque Éléna était tombée enceinte à Paris après une brève liaison sans lendemain, le réseau de Delmas l’avait immédiatement repérée lors de ses premières visites prénatales à Sainte-Catherine.