Le zoom se verrouilla sur les documents. À travers l’écran de contrôle, je vis clairement les titres : Accord de Cession de Droits d’Auteur et Brevets – Novatech Solutions / Vanguard Horizon Ltd.
Daniel sortit son stylo plume — un Montblanc en or massif que je lui avais offert pour ses trente ans. Il le fit tourner entre ses doigts avec une arrogance insolente.
Rebecca se pencha vers lui, ses yeux brillants d’une lueur carnassière. Elle lui désigna la dernière page.
Le déclencheur silencieux de mon appareil enregistra la scène. Une, deux, dix photos. L’angle était parfait. On voyait le visage de Daniel, penché sur le document, le stylo prêt à toucher le papier, et la main de Rebecca posée sur son poignet comme pour le guider.
C’est à ce moment-là que Daniel leva soudain la tête.
Il ne regardait pas vers moi, mais vers l’entrée du restaurant. Deux hommes en costume sombre venaient d’entrer, accompagnés par le maître d’hôtel. Daniel fronça les sourcils, sembla hésiter, puis reposa son stylo sur la table sans avoir paraphé la dernière ligne.
Je reconnus l’un des hommes : Alexandre Mercier, le principal investisseur providentiel qui avait injecté trois cent mille euros dans Novatech à ses débuts, un homme d’affaires austère d’une probité inflexible, et un ami proche de mon propre père.
Daniel pâlit visiblement. Il tenta de faire glisser les documents sous la nappe, mais Rebecca retint son bras avec une moue d’agacement impatient. Elle murmura quelque chose avec véhémence, visiblement furieuse de son hésitation. Daniel jeta un regard inquiet autour de lui, cherchant une issue ou craignant d’être vu.
Le timing était d’une perfection divine.
21h28.
Marc, le serveur, apparut à l’entrée de la salle principale, sortant des portes battantes de la cuisine. Il portait un guéridon roulant en acajou recouvert d’une cloche en argent massif. À côté de la cloche reposaient trois petites assiettes en porcelaine, trois fourchettes dorées, et une pochette en cuir contenant l’addition.
Marc croisa mon regard. Je lui fis un signe de tête imperceptible.
Je me levai.
Le froissement de ma robe en crêpe noir fit à peine de bruit. J’ajustai mes manches, glissai mon téléphone et mon appareil photo dans ma pochette, puis ramassai mon verre de Saint-Émilion encore à moitié plein.
Je ne marchai pas vite. J’adoptai cette démarche mesurée, droite, inflexible, que ma grand-mère m’avait apprise autrefois pour traverser les tempêtes sans jamais donner l’impression de vaciller.
Au fur et à mesure que je m’approchais, Marc poussait le guéridon avec une solennité presque comique, s’arrêtant exactement à l’intersection entre la table 14 et celle où Alexandre Mercier venait de s’asseoir avec son associé.
Rebecca fut la première à remarquer ma présence. Elle s’apprêtait à insister auprès de Daniel pour qu’il signe, son doigt manucuré tapotant avec énervement sur le papier. Lorsqu’elle leva les yeux et que son regard heurta le mien, son expression se décomposa en une fraction de seconde. Ce ne fut pas la surprise qui s’y peignit d’abord, mais une incompréhension totale, suivie d’un éclair de panique brute. Ses lèvres écarlates s’entrouvrirent sans qu’aucun son n’en sorte.
Daniel, remarquant la paralysie de sa maîtresse, tourna la tête à son tour en souriant :
« Qu’est-ce qu’il y a, Becky ? Tu as vu un— »
Les mots moururent dans sa gorge.
Ses yeux s’écarquillèrent. Son visage, légèrement empourpré par le champagne et le vin, vira instantanément au gris cendre, de cette couleur terreuse qui précède les syncopes. Il lâcha le stylo Montblanc, qui roula sur la table avant de tomber sur la moquette avec un bruit sourd.
« Sa… Sarah ? » balbutia-t-il.
Je m’arrêtai à un mètre de leur table. Marc positionna le guéridon juste entre nous trois, formant un autel de marbre et d’argent au milieu de leur trahison.
« Bonsoir, Daniel », dis-je d’une voix posée, limpide, qui résonna avec une clarté absolue dans l’espace devenu subitement silencieux. « Joyeux anniversaire de mariage. »
Daniel tenta de se lever, mais ses jambes semblèrent se dérober sous lui. Il se rassit lourdement, les mains crispées sur le rebord de la table.
« Sarah, attends… ce n’est pas ce que tu crois. C’est… c’est une réunion d’affaires. C’est le cabinet de conseil pour… »
« Pour ton patron ? » demandai-je avec un sourire d’une politesse glaciale. Je sortis mon téléphone de ma pochette et fis clignoter l’écran vers lui. « Tu m’as envoyé un message à 19h30, affirmant que ton patron voulait boire un verre après le dîner et que je devais manger sans toi. Je ne savais pas que Rebecca Lawson dirigeait ton entreprise désormais. Remarque, aux dernières nouvelles, elle dirigeait surtout tes nuits à l’hôtel thermal de la semaine dernière, n’est-ce pas ? »
Rebecca se raidit sur sa banquette. Elle tenta de retrouver son assurance d’autrefois, ce masque de mépris insolent qui lui avait si bien servi dix ans plus tôt.
« Sarah, voyons », dit-elle en esquissant un rictus pincé. « Ne fais pas une scène d’hystérique ici. Nous sommes des adultes. »
Je posai lentement mon verre de vin sur leur table, juste à côté de sa coupe de champagne.
« Une scène ? » Je ris doucement, un rire sans aucune joie, métallique et tranchant. « Rebecca, tu n’as jamais valu une scène de ma part. Ni à vingt ans, ni ce soir. Tu n’as simplement pas changé. Toujours à fouiller dans mes poubelles pour voir si ce que je possède a meilleur goût que ce que tu es incapable d’obtenir par toi-même. »
Les joues de Rebecca s’enflammèrent d’un rouge violent. Elle ouvrit la bouche pour répliquer, mais Marc intervint avec une ponctualité théâtrale.
« Madame, votre commande est prête », annonça le serveur d’une voix cérémonieuse.
D’un geste ample, Marc souleva la cloche en argent.
Le gâteau était magnifique. Une génoise immaculée, recouverte d’un glaçage blanc miroir d’une perfection virginale, bordée de perles de sucre nacrées. Et au centre, calligraphié avec un coulis de chocolat noir d’une précision exemplaire, s’étalait le message :