Alejandro surgit de l’autre bout du salon, fendant la foule des invités médusés, demandant d’une voix ferme ce qui se passait. Sa mère expliqua d’un ton détaché, presque las, que j’avais dérobé un bijou inestimable qui lui appartenait de droit. Personne parmi l’assemblée n’osa poser de question ; dans ce milieu, la parole d’une Serrano valait toutes les sentences du monde. J’essuyai mes joues mouillées de larmes salées d’un revers de manche et relevai la tête. Je déclarai que je partirais, oui, mais que tout le monde ici présent devait d’abord entendre la vérité sur les murs de cette maison. Les doigts manucurés de Victoria se crispèrent aussitôt autour du pied délicat de son verre jusqu’à en faire blanchir ses phalanges.
« Ne vous avisez pas de parler de cette pièce », siffla-t-elle entre ses lèvres peintes de carmin.
Personne n’avait pourtant mentionné la moindre pièce. Alejandro se tourna brusquement vers elle, les sourcils froncés par une incompréhension soudaine. Alors qu’il insistait pour avoir des explications, la grande pendule comtoise du vestibule sonna neuf coups graves. Ce carillon résonnait exactement comme le matin de mon arrivée, six mois plus tôt. Victoria m’avait fait visiter les ailes labyrinthiques de la demeure, avant de s’arrêter net devant une porte étroite en chêne massif au deuxième étage. Elle m’avait affirmé d’un ton glacial qu’il s’agissait d’une ancienne chambre d’isolement médical, condamnée et inoccupée depuis des années, un lieu strictement interdit sous peine de renvoi immédiat sans référence.
J’avais un besoin vital de cet emploi. Après le décès brutal de ma mère, emportée par un mal insidieux, il ne m’était resté que deux valises de carton bouilli et une boîte en fer-blanc remplie de relances de loyer et de factures de soins impayées. Je m’étais épuisée à son chevet jusqu’à son dernier souffle, y laissant ma jeunesse, ma santé et tous mes emplois précaires. J’avais donc accepté sans hésiter cette minuscule chambre de bonne sous les toits, coincée à côté de la buanderie, où les tuyaux de chaudière sifflaient jour et nuit. Avec ce poste, j’obtenais un toit, un bol de soupe quotidien et l’illusion fragile de pouvoir enfin redevenir maîtresse de mon destin.
Au cours de ma troisième semaine de service, peu après minuit, j’étais montée déposer des serviettes propres sur les étagères de la lingerie du second étage. Derrière la porte interdite, un bruit sec de verre heurté m’avait glacé le sang. Puis j’avais clairement perçu la voix feutrée mais impérieuse de Victoria qui grondait quelqu’un, lui ordonnant de boire lentement parce qu’il renversait encore tout sur ses draps. Le lendemain matin, en débarrassant le plateau personnel de Madame, j’avais constaté qu’un second verre d’eau, à demi vidé, y trônait aux côtés de sa théière. Au début, j’avais tenté d’étouffer mes soupçons en me répétant que cette chambre servait peut-être à loger temporairement un parent déchu ou un indigent discret. Mon employeuse ne me devait aucun compte, et ma pauvreté m’imposait l’aveuglement.
Mais les anomalies s’étaient accumulées comme de la poussière sous les tapis d’Orient. J’avais remarqué un jour les boîtes d’antipsychotiques puissants et de sédatifs concentrés dissimulées sous une double cloison dans le tiroir verrouillé de son bureau. Un mardi matin, des liasses de dossiers médicaux frappés d’un cachet d’hôpital privé traînaient négligemment sur sa table de travail. Avant même que mes yeux n’aient pu déchiffrer plus d’une ligne, Victoria avait violemment abattu sa main sur les feuillets, me rappelant sèchement que mes gages couvraient le plumeau et le balai, rien d’autre. Dès lors, elle avait exigé que je frappe à trois reprises avant de pénétrer dans n’importe quelle pièce, même lorsque la porte était béante. Rosa, la vieille cuisinière aux mains noueuses qui servait la famille depuis quarante ans, m’avait mise en garde entre deux vapeurs de bouillon : dans ce manoir, on ne vieillissait sous ce toit qu’en apprenant à n’avoir ni yeux pour voir, ni oreilles pour entendre, ni bouche pour témoigner.
Alejandro, le fils unique, ne venait que rarement. Il était toujours accaparé par les réunions du consortium familial, dévoré par les déplacements d’affaires à l’étranger et les signatures de contrats aux quatre coins du globe. Lors d’un passage éclair, il m’avait demandé avec une bienveillance sincère si mes journées n’étaient pas trop rudes et si je disposais d’assez de repos. Avant que je ne puisse entrouvrir la bouche, Victoria s’était interposée avec un sourire d’apparat, affirmant qu’elle choyait ses employés comme les siens. Alejandro avait acquiescé, rassuré, et je m’étais terrée dans un silence coupable. Je n’avais alors aucune certitude matérielle, rien d’autre que des bruits de pas traînants, des odeurs d’antiseptique et le tintement nocturne de cuillères d’argent. Jusqu’à cette nuit d’orage où, collant mon front contre le bois verni de la porte scellée, j’avais entendu cette plainte déchirante s’élever d’une gorge meurtrie : « Alejandro… Alejandro, mon fils… »
Victoria avait alors ordonné à l’homme de se taire, d’avaler son remède et de dormir, avant de refermer le battant avec une violence sourde. Cette nuit-là, je n’avais pas fermé l’œil dans mon grabat. Ma mère, durant ses dernières semaines de délire fébrile, réclamait elle aussi des morts disparus depuis des décennies. Cet homme reclus n’était peut-être qu’un oncle sénile, un cousin honteux que l’orgueil des Serrano dissimulait au regard des juges et des mondains. Mais le lendemain, quand j’avais interrogé timidement Rosa au-dessus de l’évier, la vieille femme s’était signée avec effroi, lâchant d’une voix étranglée qu’Alejandro n’avait pas d’oncle, et que son père, Don Mateo Serrano, avait péri trois ans plus tôt dans un terrible accident de voiture sur les routes de montagne, son corps carbonisé n’ayant pu être identifié que par sa montre d’or et son alliance. Rosa avait ensuite ouvert à fond les vannes du robinet pour noyer mes questions dans le rugissement de l’eau.