— Où sont ces preuves, Père ? demanda Dante avec un calme effroyable.

— Dans le coffre mural derrière le portrait d’Elena, dans mon ancien bureau de la tour nord, murmura Henri. La combinaison… c’est la date de naissance de la servante.

Dante fronça les sourcils, surpris pour la première fois. Il se tourna vers Amélie.

— Votre date de naissance ? Comment mon père pourrait-il connaître votre date de naissance ?

Amélie parut tout aussi désorientée que Dante. Ses joues se colorèrent d’une rougeur confuse.

— Je… je ne comprends pas, Monsieur. Je viens d’une petite ville du nord. Je n’avais jamais rencontré votre père avant d’être engagée ici il y a trois mois.

Henri esquissa un sourire fatigué, empreint d’une infinie tristesse.

— Tu ne me connaissais pas, petite. Mais moi, j’ai reconnu tes yeux dès le premier jour où tu as franchi le seuil de cette maison. Tu as le regard de ton père.

Amélie ouvrit de grands yeux écarquillés, portant ses mains à ses lèvres.

— Mon… mon père ?

— Victor Laurent, souffla Henri. Mon plus fidèle ami. L’homme qui m’a sauvé la vie il y a quarante ans lors de l’incendie de notre premier entrepôt. Quand Victor est mort prématurément il y a dix ans, j’ai juré de veiller sur sa fille unique. J’avais ouvert un compte fiduciaire pour toi, Amélie, mais lorsque je suis tombé malade, Julian et Véra ont intercepté tous mes courriers et ont fait bloquer les fonds. Quand j’ai vu que tu avais postulé ici pour survivre et élever ton enfant seule, j’ai compris que le destin m’offrait une dernière chance. Le code du coffre… c’est le 14 mai. Le jour où ton père m’a annoncé ta naissance en pleurant de joie dans mes bras.

Amélie laissa échapper un sanglot étouffé. Le monde semblait vaciller autour d’elle. Son père parlait souvent d’un vieil ami d’enfance avec qui la vie l’avait éloigné en raison de leurs classes sociales divergentes, mais elle n’avait jamais imaginé qu’il s’agissait du légendaire Henri Moretti.

Dante resta silencieux un instant, absorbant chaque révélation. Tout s’emboîtait désormais avec une précision mathématique : l’état végétatif miraculeusement prolongé de son père, les bilans financiers falsifiés que Julian lui présentait avec tant d’empressement, et la bienveillance instinctive d’Amélie envers un vieillard abandonné.

Dante fit un signe de tête à Marco.

— Monte dans la tour nord. Vérifie le coffre. Apporte-moi le dossier.

Pendant les dix minutes les plus longues et les plus lourdes de toute l’existence de la maison Moretti, personne ne prononça un mot. Le seul son perceptible était la respiration courte d’Henri et les sanglots étouffés de Madame Véra, prostrée au sol. Julian, acculé contre un pilier, cherchait désespérément une issue du regard, mais deux hommes en armes gardaient les portes de sortie.

Marco redescendit enfin l’escalier d’honneur, un dossier en cuir marron et une clé USB scellée dans un sachet plastique entre les mains. Il les tendit respectueusement à Dante.

Dante ouvrit le dossier. Ses yeux parcoururent les relevés bancaires, les copies de virements frauduleux étalés sur huit années, et surtout, la lettre manuscrite et signée de l’ancien garagiste décrivant par le menu comment Julian lui avait versé cinquante mille euros en liquide pour saboter les freins de la berline d’Elena Moretti.

Une fureur noire, glaciale, absolue, s’empara de l’esprit de Dante. Il referma lentement le carton du dossier. Lorsqu’il releva la tête vers Julian, son regard ne contenait plus aucune trace d’humanité.

— Tu as tué ma mère, déclara Dante d’une voix basse qui semblait venir des profondeurs de la terre. Tu as volé notre sang, et tu as transformé mon père en cadavre vivant dans sa propre demeure.

Julian tomba à genoux, suppliant à son tour :

— Dante ! C’était un accident ! Je ne voulais pas qu’elle meure, je voulais seulement lui faire peur pour qu’elle ne parle pas ! Nous sommes du même sang, Dante ! Nous sommes des Moretti !

— Mon père est un Moretti, répliqua Dante en s’approchant de lui pas à pas. Ma mère était une Moretti. Toi, tu n’es qu’une vermine qui a osé s’asseoir à notre table.

Dante s’arrêta à quelques centimètres de son cousin terrorisé.

— Tu penses que je vais te tuer ici, d’une balle dans la tête ? Non, Julian. La mort serait une issue bien trop douce et bien trop rapide.

Dante se tourna vers Marco.

— Contacte immédiatement le procureur général et le commissaire divisionnaire. Remets-leur une copie de toutes ces pièces, ainsi que les enregistrements des caméras de sécurité de ce soir. Je veux que Julian passe le restant de ses jours dans la prison la plus froide et la plus sécurisée de ce pays. Mais avant de le livrer à la police… assurez-vous qu’il signe l’acte de restitution intégrale de chaque centime qu’il a dérobé à notre famille.

Julian poussa un cri d’agonie morale tandis que les hommes de main de Marco le saisissaient sous les aisselles pour le traîner sans ménagement vers les sous-sols de la propriété.

Madame Véra leva un visage baigné de larmes vers le jeune maître.

— Et moi… Monsieur Dante… que va-t-on faire de moi ?

— Vous avez administré du poison à un homme sans défense pendant deux ans sous mon propre toit, répondit Dante avec un mépris total. Vous serez poursuivie pour tentative de meurtre avec préméditation, abus de faiblesse et empoisonnement aggravé. Vous finirez votre vie derrière les barreaux aux côtés de votre complice. Emmenez-la.

Lorsque le hall redevint parfaitement silencieux, il ne resta plus que Dante, son père Henri et Amélie. La tension qui avait étouffé l’atmosphère s’était dissipée, laissant place à une sensation d’épuisement profond, mais aussi à un soulagement indicible.

Dante fit venir immédiatement le professeur Lambert, le médecin en chef de l’hôpital central et l’un des rares hommes en qui il avait une confiance absolue. Arrivé en urgence, le médecin examina Henri, fit prélever des échantillons sanguins et confirma rapidement les dires du patriarche : le vieil homme recevait de fortes doses quotidiennes d’un puissant sédatif neuroleptique qui simulait les symptômes d’une démence avancée et paralysait son système moteur.