— Chaque jour, après votre départ pour le siège des affaires, Monsieur Dante, Madame Véra lui injecte ce produit, affirma Amélie d’une voix tremblante mais assurée. Ce n’est pas un traitement pour l’apaiser. Dès qu’il reçoit cette piqûre, ses yeux se troublent, sa langue s’alourdit et il perd toute force pendant plus de douze heures. Hier matin, je suis entrée dans sa chambre plus tôt que prévu pour changer les draps. Madame Véra n’était pas là. Monsieur Henri m’a parlé… il m’a suppliée de ne pas le laisser boire la tisane du soir. Il m’a dit qu’on l’empoisonnait à petit feu.

Un murmure d’horreur courut parmi les invités. Plusieurs visages changèrent d’expression, notamment celui de Julian Moretti, le cousin germain de Dante et directeur financier de la branche logistique, qui se tenait non loin du buffet. Julian s’avança rapidement, une moue d’indignation feinte plaquée sur ses traits.

— Dante, c’est grotesque ! Une simple servante engagée depuis quelques semaines ose porter de telles accusations contre Véra, qui sert notre famille depuis vingt ans ? Elle cherche simplement à faire du scandale ou à extorquer de l’argent. Fais-la expulser immédiatement par la sécurité !

Dante ne bougea pas d’un millimètre. Il ne quitta pas les yeux d’Amélie, cherchant la moindre hésitation, le moindre battement de paupière trahissant le mensonge. Mais il ne vit dans ses yeux noisette qu’une terreur sincère et une loyauté désintéressée envers un vieil homme sans défense.

— Marco, appela Dante sans élever la voix.

Le chef de la sécurité personnelle de Dante, un colosse silencieux, apparut instantanément à ses côtés.

— Verrouillez les portes de la villa. Personne ne sort. Faites monter les invités dans les salons du premier étage et servez-leur à boire. Cette réception est suspendue.

Les murmures enflèrent, mais personne n’osa contester l’ordre du maître des lieux. En quelques minutes, sous la houlette des hommes en costume sombre de la sécurité, le grand hall fut vidé de ses invités curieux. Seuls restèrent dans la vaste pièce éclairée par les lustres de cristal Dante, son père Henri, Amélie, Madame Véra pétrifiée, et Julian, dont la nervosité devenait de plus en plus difficile à dissimuler.

Dante fit signe à Amélie d’approcher avec le fauteuil roulant d’Henri. Il s’agenouilla à son tour devant son père, posant ses mains d’homme d’action sur les genoux du patriarche.

— Père. Regardez-moi.

Henri tourna son visage ridé vers son fils unique. Des larmes silencieuses coulaient sur ses joues creusées.

— Dante… mon fils… je ne suis pas fou. Je n’ai jamais été fou.

— Qui vous a fait ça ? demanda Dante, et pour la première fois de sa vie adulte, un tremblement imperceptible trahissait l’émotion contenue dans sa voix.

— Le poison… tous les jours, dans ma nourriture, dans mes remèdes, souffla le vieil homme. Depuis deux ans. Quand j’ai eu cette faiblesse cardiaque… ils ont vu une opportunité. Ils ont fait venir leur propre médecin. Véra s’assurait que je reste léthargique pour que je ne puisse rien signer, rien contester… rien te révéler.

— Révéler quoi ?

Henri leva une main tremblante et pointa du doigt Julian Moretti.

— Ce que ton cousin a fait à ta mère. Et ce qu’il préparait pour toi.

À ces mots, Julian poussa un rire nerveux et tenta de reculer vers le vestibule.

— C’est du délire pur et simple ! Dante, tu ne vas pas écouter un vieillard gâteux qui perd la raison ! Il a oublié que ma tante est morte d’un accident de voiture il y a huit ans !

— Marco, garde mon cousin à sa place, ordonna sèchement Dante sans se retourner.

La main lourde du garde du corps s’abattit sur l’épaule de Julian, le clouant sur place. Dante se concentra de nouveau sur son père.

— Parlez, Père. Je vous écoute.

Henri inspira profondément, rassemblant chaque once de son énergie vitale. La présence d’Amélie à ses côtés, dont la main continuait de lui réchauffer le bras, semblait lui donner la force de briser deux années de captivité mentale.

— Il y a huit ans, ta mère a découvert que Julian et son père détournaient l’argent de nos terminaux pétroliers vers des comptes clandestins à l’étranger. Elle avait rassemblé les preuves comptables dans un dossier secret. Le jour où elle devait t’en parler… ses freins ont lâché sur la route de la corniche. Ce n’était pas un accident, Dante. Julian a payé le mécanicien de la villa pour saboter la voiture.

Un silence de mort tomba sur la pièce. Dante sentit son sang se glacer dans ses veines. Sa mère, Elena Moretti, la femme la plus douce et la plus intègre qu’il ait jamais connue, disparue dans un fracas d’acier et de flammes… un meurtre déguisé.

— Comment le savez-vous, Père ? Pourquoi n’avez-vous rien dit à l’époque ?

— Parce que je n’en ai eu la confirmation absolue qu’il y a deux ans, expliqua Henri, la voix brisée par le remords. L’ancien mécanicien, rongé par la maladie et le remords avant de mourir, m’a envoyé un enregistrement et les reçus des virements signés par Julian. J’ai commis l’erreur fatale de convoquer Julian pour le confronter en privé dans mon bureau, avant même de t’en parler… Je voulais qu’il confesse sa faute. Ce soir-là, il m’a servi un verre de vin. Véra était dans le coup depuis le début, achetée à coups de millions pris sur l’argent volé. J’ai fait un malaise quelques minutes plus tard. Ils ont appelé une ambulance en prétendant que j’avais eu une attaque cérébrale. Dès le lendemain, j’étais prisonnier de mon propre corps.

Madame Véra, tremblante de terreur, s’effondra à genoux sur le sol de marbre.

— Monsieur Dante, pitié ! J’ai été forcée ! Julian menaçait ma famille ! Je n’ai fait que suivre ses ordres !

Dante ne la regarda même pas. Il se releva avec une lenteur calculée. Son regard tomba sur Julian, dont le visage était désormais livide et baigné de sueur froide.