— Vous saviez depuis deux mois qu’un document de dépôt existait ?

— Je savais qu’une ancienne régisseuse disait en avoir retrouvé un.

— Et vous ne m’avez rien dit.

— Je voulais d’abord vérifier.

Camille demanda :

— Vérifier quoi ?

— S’il existait une cession postérieure.

— Et ?

Éléna regarda le sol.

— Je n’en ai pas trouvé.

Marc passa une main sur son visage.

— Donc tu savais qu’on exposait comme propriété familiale une œuvre pour laquelle il manquait une preuve d’acquisition.

— Marc, écoute-moi.

— Je t’écoute.

— Ce n’est pas aussi simple.

La collection Delcourt utilise cette œuvre depuis presque quarante ans.

Elle a été restaurée par nous.

Assurée par nous.

Prêtée à des musées par nous.

Personne ne l’a réclamée.

— Ce n’est pas une preuve de propriété.

— Je sais.

— Alors quoi ?

Éléna regarda Camille.

Puis Marc.

— Elle fait partie du portefeuille d’œuvres déclaré à la banque.

Camille comprit avant Marc.

— Garantie ?

Éléna acquiesça.

La Fondation Delcourt avait rénové un ancien hôtel particulier trois ans plus tôt.

Le financement :

9,4 millions d’euros.

Une partie garantie par plusieurs actifs de la collection familiale mise à disposition de la fondation.

L’Éclat d’hiver figurait parmi les œuvres valorisées.

Valeur retenue :

5 millions.

Mark exige :

— Si nous ne possédons pas l’œuvre ?

— La banque doit être informée.

— Évidemment.

— Et elle peut demander une révision des garanties.

— Combien manque-t-il si on la retire ?

— Entre 2,1 et 2,7 millions selon les nouvelles évaluations.

Marc reste silencieux.

La fondation n’était pas en faillite.

Mais un remplacement de garantie rapide obligerait probablement à :

vendre d’autres actifs ;

mettre davantage de liquidités familiales ;

ou renégocier le financement à un taux moins favorable.

Éléna poursuit :

— On devait ouvrir le nouveau centre de formation dans quatre mois.

Trente-deux apprentis sont déjà inscrits.

Des contrats sont signés.

Je voulais seulement savoir si la fiche était sérieuse avant de provoquer une crise.

Camille demanda :

— C’est pour ça que tu l’as cachée dans un vase ?

Éléna serra les mâchoires.

— J’ai paniqué.

— Encore ?

Éléna ne répondit pas.

Camille poursuivit :

— Tu pouvais demander une suspension confidentielle de l’exposition.

Une vérification juridique.

Une information à la banque sous réserve.

Tu avais des options.

— Et déclencher immédiatement des dizaines de questions.

— Oui.

— Tu ne sais pas ce que ça coûte.

Camille la regarda.

— Non.

Mais je sais ce que coûte le fait d’attendre que quelqu’un d’autre découvre la vérité à ta place.

Antoine ouvrit un autre dossier.

— Il y a également un problème d’attribution.

Marc releva les yeux.

— Jeanne Armand.

Camille acquiesça.

La fiche de 1987 n’attribuait pas directement l’œuvre à Jeanne.

Elle disait :

Atelier Lucien Sorel — dessin préparatoire attribué à Jeanne Armand.

Mais un détail nouveau apparaissait.

Après la casse, la base du cristal avait révélé une zone jusque-là cachée par un feutre de protection.

Une gravure très fine.

Presque effacée :

J.A. — 34

Camille s’agenouilla à distance.

— Photographiez avant de toucher.

Sophie Girard, restauratrice appelée par la galerie, acquiesça.

Éléna regarda l’inscription.

— Ça peut vouloir dire n’importe quoi.

Camille répondit :

– Exact.

— Encore une fois, tu ne conclus rien.

— Parce que nous n’avons pas encore assez de preuves.

Éléna eut un rire presque hystérique.

— Tu es incroyable.

— Pourquoi ?

— Tu viens de trouver exactement ce que tu cherchais depuis des mois et tu refuses même de dire que tu avais raison.

Camille se releva.

— Je préfère avoir raison lentement qu’avoir tort publiquement.

Marc la regarda.

Puis sa sœur.

Deux manières différentes de gérer l’incertitude venaient de se rencontrer au milieu d’une sculpture brisée.

L’une voulait vérifier avant de conclure.

L’autre voulait retarder la vérification jusqu’à ce qu’elle devienne moins dangereuse.

Le cristal, lui, ne pouvait plus attendre.

PARTIE 3 — PERSONNE N’AVAIT VOLÉ LA SCULPTURE. C’ÉTAIT PRESQUE PLUS INQUIÉTANT
L’enquête indépendante commença cinq jours plus tard.

Marc refusa que la Fondation Delcourt l’organise seule.

Camille refusa d’en prendre la direction.

— Pourquoi ?

Marc exige.

— Parce que je travaille sur Jeanne Armand depuis des mois et que j’étais directement impliquée dans l’incident.

Je peux transmettre mes recherches.

Pas contrôler la conclusion.

Le groupe comprit :

une spécialiste indépendante de provenance ;

un juriste en droit des biens culturels ;

une restauratrice du verre ;

un archiviste ;

un représentant de la famille Armand si un descendant était retrouvé ;

et un observateur nommé par la banque pour la partie concernant les garanties.

Les premiers résultats furent moins spectaculaires que les rumeurs.

Et beaucoup plus intéressants.

En 1987, Claire Armand, fille unique de Jeanne, avait effectivement déposé L’Éclat d’hiver chez Henri Delcourt, père de Marc et Éléna.

Pourquoi ?

Parce qu’Henri préparait une exposition sur Lucien Sorel.

Claire Armand affirmait que sa mère avait joué un rôle important dans la création de plusieurs œuvres attribuées uniquement au maître.

Elle acceptait de prêter la sculpture six mois pour étude.

Henri Delcourt lui avait écrit :

« Je ne souhaite ni acheter ni intégrer l’œuvre à ma collection avant que nous ayons clarifié le rôle de votre mère. »

La lettre existait.

Claire Armand était morte en 1991.

Aucun enfant connu à l’époque.

Le dépôt n’avait jamais été repris.

Henri avait continué à conserver l’œuvre.

Puis à l’exposer.

Mais un document de 1992 montrait quelque chose d’essentiel.

Henri avait demandé à son avocat :

« Que faire du dépôt Armand si aucun héritier ne se manifeste ? »

Réponse :

« Ne pas traiter comme propriété acquise sans procédure appropriée. Conserver séparément des biens de la collection. »

Donc Henri savait.

Pendant plusieurs années, les inventaires papier maintinrent cette distinction.

D-47 : dépôt Armand.

En 2003, les archives furent numérisées.

Et c’est là que l’histoire bascula.

Pas par un grand faux.

Pas par une signature fabriquée.

Par une colonne.

L’ancien logiciel utilisait trois codes :