Marc ne regardait plus l’écran.
Il regardait Éléna.
— Pourquoi ?
Éléna répondit :
— Je voulais seulement la faire reculer.
— Tu viens de dire qu’elle l’avait détruite volontairement.
— J’ai paniqué.
Camille répondit :
— Non.
Tu as menti avant même de vérifier si j’étais blessée.
Éléna ne répondit pas.
Antoine, lui, continuait à regarder la vidéo.
Puis il fronça les sourcils.
— Attendez.
Il recula.
21 heures 17 minutes 12.
Trente-sept secondes avant que Camille arrive près du socle.
Éléna était déjà là.
Seule.
Elle s’agenouillait brièvement derrière le piédestal.
Regardait autour d’elle.
Puis ouvrait une petite porte technique intégrée à sa base.
Ses mains entraient à l’intérieur.
Elle semblait chercher quelque chose.
Antoine releva les yeux.
— Ce n’est pas tout.
Marc se rapprocha.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Antoine agrandit l’image.
Éléna manipulait clairement le compartiment inférieur du socle.
Puis quelqu’un entrait dans la salle.
Elle refermait précipitamment.
Quarante secondes plus tard, Camille arrivait.
Antoine demanda :
— Pourquoi avez-vous ouvert ce piédestal ?
Éléna devint très pâle.
— Je vérifiais quelque chose.
— Quoi ?
— Le système d’alarme.
Antoine secoua lentement la tête.
— Vous n’avez aucune autorisation technique.
Camille regarda Éléna.
Puis le compartiment.
— Qu’est-ce que tu cherchais ?
Silence.
Marc répéta :
— Elena ?
Elle regarda la sculpture en morceaux.
Puis la caméra.
Puis Antoine.
— Rien.
Camille comprit immédiatement.
Les gens qui ne cherchent rien n’ouvrent pas discrètement un compartiment fermé trente secondes avant de provoquer un accident.
Antoine fit approcher son régisseur.
— Ouvrez la base.
Éléna fit un pas.
— Non.
Tout le monde se retourna.
Elle se reprit.
— Vous devez attendre l’assureur.
Antoine la regarda.
— Nous allons préserver la scène.
Le régisseur ouvrit la trappe.
À l’intérieur :
un boîtier de capteurs.
Une batterie.
Un sachet de fixation.
Et une petite enveloppe grise vide.
Antoine la sortit avec des gants.
Sur l’enveloppe, une mention manuscrite :
Dossier ancien — dépôt Armand — à remettre à A. Mercier.
Camille regarda Antoine.
— Vous attendiez un document ?
Le directeur resta silencieux une seconde.
Puis :
— Oui.
Il m’a été remis cet après-midi par une ancienne régisseuse de la collection Delcourt.
— Quoi comme document ?
— Une fiche d’inventaire originale de 1987.
Marc se tourna vers Éléna.
— Où est-elle ?
Éléna ne répondit pas.
Antoine regarda l’enveloppe vide.
Puis la vidéo.
Il comprit.
Camille aussi.
Éléna n’avait pas ouvert le piédestal pour saboter la sculpture.
Pas au début.
Elle cherchait une feuille de papier.
Une feuille assez importante pour qu’elle préfère accuser Camille d’avoir détruit un objet à six millions plutôt que d’expliquer pourquoi elle voulait la faire disparaître.
PARTIE 2 — LA FICHE PORTAIT UN MOT QUE PERSONNE N’AVAIT ENVIE DE RELIRE : “DÉPÔT”
La galerie fut fermée au public à 21 h 34.
Les invités furent invités à quitter les lieux.
Aucune photographie des fragments.
Aucune déclaration improvisée.
L’assureur fut contacté.
Un huissier également.
Camille refusa que quiconque fouille Éléna ou l’enferme.
— Ce n’est pas notre rôle.
Marc répondit :
— Elle a pris un document.
— Peut-être.
Mais on peut sécuriser les sorties et appeler les personnes compétentes sans transformer la galerie en tribunal.
Éléna eut un rire nerveux.
— Merci pour ta générosité.
Camille répondit :
— Ce n’est pas pour toi.
C’est pour que personne ne puisse dire demain qu’on a inventé les règles après avoir choisi la coupable.
Antoine fit consulter les autres caméras.
Éléna avait quitté le socle dix secondes.
Elle avait traversé vers une table de champagne.
Puis était revenue.
Sur une image, sa main passait brièvement près de sa pochette.
Nicolas, responsable de sécurité, demanda :
— Madame Vance, acceptez-vous d’ouvrir votre sac devant témoin ?
Éléna regarda Marc.
Il ne dit rien.
Elle ouvrit.
Téléphone.
Rouge à lèvres.
Clés.
Cartes.
Mouchoir.
Pas de document.
Puis Antoine remarqua quelque chose.
Pendant les trente secondes suivant l’ouverture du socle, Éléna s’était approchée d’un grand bouquet de fleurs décoratif.
Les images n’étaient pas assez nettes.
Le vase fut vérifié.
Derrière une structure métallique :
une feuille pliée en quatre.
Protégée par une chemise transparente.
Antoine la posa sur une table.
Camille ne s’approcha pas.
Elle la lut de loin.
En haut :
COLLECTION DELCOURT — FICHE DE DÉPÔT TEMPORAIRE — 14 SEPTEMBRE 1987
Objet :
L’Éclat d’hiver
Attribution :
Atelier Lucien Sorel — dessin préparatoire attribué à Jeanne Armand
Déposante :
Claire Armand
Qualité :
fille et ayant droit de Jeanne Armand
Durée :
six mois renouvelables par écrit
Et surtout :
Propriété conservée par la déposante jusqu’à clarification d’attribution et accord de cession éventuel.
Marc relut deux fois.
— “Propriété conservée”.
Antoine acquiesça.
— Oui.
Elena dit :
— Cette fiche n’est pas un titre.
Camille répondit :
– Exact.
Tout le monde la regarda.
Elle poursuivit :
— Une fiche d’inventaire ne suffit pas à prouver à elle seule que la propriété est restée chez les Armand pendant quarante ans.
Il faut vérifier s’il existe ensuite une donation, une vente, une cession ou une prescription applicable.
Éléna sembla presque surprise.
— Tu admets donc qu’elle ne prouve rien.
— Je dis qu’elle prouve quelque chose de précis.
En 1987, la famille Delcourt reconnaissait que l’œuvre entrait chez elle comme dépôt.
Pas comme propriété.
Marc regarda sa sœur.
— Notre inventaire actuel dit quoi ?
Elena resta silencieuse.
Antoine répondit :
— « Acquisition Delcourt, 1987. »
— Sur quelle base ?
— Le dossier numérique ne contient pas d’acte d’acquisition.
Éléna intervint :
— Parce qu’une partie des archives papier a été perdue lors du déménagement de 2003.
Camille demanda :
— Alors pourquoi l’inventaire dit-il “acquisition” avec certitude ?
Personne ne répondit.
Marc se tourna vers Éléna.
— Depuis quand tu connais cette fiche ?
— Je ne la connaissais pas.
— Alors pourquoi la chercher ?
Silence.
— Elena.
Elle ferma les yeux.
— J’en connaissais l’existence.
— Depuis quand ?
— Deux mois.
Antoine pâlit.