« La loi protège l’enfant, Monsieur Ransom, pas les sentiments patriotiques », trancha la femme, insensible. « À moins qu’un tiers solvable, responsable et disposant d’un casier judiciaire vierge ne fournisse une caution morale, un domicile stable et un financement complet pour un programme de réhabilitation intensif de six mois dans une clinique spécialisée fermée, cette petite fille sera placée dès sa sortie de néonatalogie. Et Mademoiselle Vale sera transférée en maison d’arrêt dès sa sortie médicale pour répondre des mandats d’amener liés à ses dettes et ses infractions mineures. »

Earl soutint son regard sans ciller.

« Combien coûte ce centre de réhabilitation fermé ? »

La femme esquissa un sourire las et méprisant.

« Les centres agréés par le tribunal pour mères dépendantes coûtent quarante-cinq mille dollars pour le programme complet. Vous n’avez pas cette somme, Monsieur Ransom. Les pensions d’invalidité de l’armée ne couvrent pas ce genre d’utopie. »

Earl sortit un carnet de chèques décrépit de sa poche intérieure.

« J’ai ma maison de campagne sur trois hectares au bord de la rivière Blackwood. Elle m’appartient, sans aucune hypothèque. J’ai deux ans d’indemnités d’assurance militaire bloquées sur un compte d’épargne que je n’ai jamais touchées parce que je considérais que cet argent appartenait au sang de mes camarades morts là-bas. Je signe ce que vous voulez. Je me porte garant financier et tuteur légal provisoire pour la mère et l’enfant. »

Madame Vanceburg fronça les sourcils, soudain déstabilisée par la détermination d’airain de cet homme qu’elle prenait pour un simple vagabond en uniforme délavé.

« Cela ne suffira pas. Vous êtes un homme seul, handicapé de guerre, avec des traumatismes psychologiques évidents. Le juge rejettera votre demande de tutelle en deux minutes. »

« Pas si je témoigne en sa faveur », coupa une voix ferme derrière eux.

Le docteur Paul Sterling, chef du service de néonatalogie, venait de faire son apparition, flanqué de Mara Ellison.

« Depuis quatre jours, cette enfant n’a montré des signes vitaux stables et une prise de poids significative qu’en présence de cet homme », déclara le médecin en tendant un rapport médical paraphé. « D’un point de vue clinique, le contact peau à peau avec Monsieur Ransom a permis de réduire de moitié les doses de morphine nécessaires au sevrage du nourrisson. Si vous séparez cette petite de cet environnement protecteur pour la jeter dans un foyer sous-doté en personnel, vous engagez la responsabilité pénale de votre administration pour mise en danger de la vie d’un grand prématuré. »

Mara s’avança à son tour, les yeux brillants d’une fierté sans borne.

« Et j’ajoute que l’ensemble du personnel soignant de cette unité a signé une pétition pour soutenir la demande de parrainage de Monsieur Ransom. Nous nous portons volontaires pour effectuer des visites médicales à domicile hebdomadaires et gratuites sur notre temps de repos. »

La représentante des services sociaux resta bouche bée devant cette coalition inattendue de blouses blanches et de vétérans de guerre. Elle rajusta ses lunettes, referma nerveusement son dossier et fixa Earl.

« Le juge Henderson siège demain à neuf heures au tribunal de district. Vous avez intérêt à avoir votre avocat et vos garanties financières sur son bureau à la première heure. S’il manque un seul centime ou une seule signature, la machine administrative reprendra ses droits sans aucun état d’âme. »

Elle tourna les talons, suivie de ses collègues.

Earl laissa échapper un long soupir qui fit trembler sa carcasse massive. Il se tourna vers Mara et le docteur Sterling.

« Merci », articula-t-il simplement, incapable d’en dire davantage tant sa gorge était nouée.

« Ne nous remerciez pas, Sarge », sourit tendrement Mara en posant une main réconfortante sur son bras balafré. « Allez plutôt voir Kendra. Elle vient de se réveiller. Ses constantes sont bonnes et elle réclame son père. Mais je crois que c’est vous qu’elle a besoin de voir. »

Dans la chambre 4, les rideaux étaient à moitié tirés pour tamiser la lumière du jour naissant. Kendra était assise sur son lit médicalisé, perfusée aux deux bras, mais son teint cireux avait laissé place à une pâleur plus saine. Quand Earl entra dans la pièce, ses yeux immenses se posèrent sur lui avec une lucidité nouvelle.

« Earl », murmura-t-elle d’une voix encore fragile.

Il s’approcha lentement et s’assit sur le tabouret métallique près du lit.

« Comment tu te sens, petite ? »

« J’ai mal partout. Chaque os de mon corps me brûle », avoua-t-elle dans un souffle douloureux. « Mais ma tête est claire pour la première fois depuis des années. Mara m’a raconté ce qui s’est passé. Elle m’a dit que tu as tenu ma fille dans tes bras. »

Earl hocha la tête avec gravité.

« Elle est forte, Kendra. Elle a le regard de ton père. Elle ne lâche rien. Quand elle serre mon doigt, j’ai l’impression de tenir la main d’un colosse. »

Des larmes silencieuses roulèrent sur les joues de la jeune femme, mais ce n’étaient plus des larmes de terreur ou de honte. C’étaient les larmes d’une renaissance douloureuse mais porteuse d’espoir.

« Je ne sais pas si je suis capable de m’en sortir, Earl. Le monde extérieur me fait une peur bleue. Dès que je mets un pied dehors, j’ai l’impression que la nuit va m’avaler toute crue. »

Le vétéran posa sa main immense sur les doigts tremblants de la jeune femme.

« Quand notre compagnie a été encerclée dans la vallée de Pech, nous avons passé trois jours terrés dans un trou d’obus sans eau, sous un déluge d’artillerie », raconta-t-il, les yeux perdus dans un passé douloureux. « J’étais jeune recrue. J’étais terrorisé au point d’en vomir mes tripes. Ton père s’est accroupi à côté de moi, a posé sa main sur mon épaule exactement comme je le fais maintenant, et il m’a dit : “Ransom, le courage n’est pas l’absence de peur. Le courage, c’est de regarder cette terreur droit dans les yeux, de charger son fusil et de faire le premier pas en avant.” »