Earl gara son véhicule à deux rues de l’adresse indiquée, dissimulé derrière un dépôt de ferraille. Il coupa les phares, prit une profonde inspiration et ouvrit la boîte à gants. Sous un amas de chiffons graisseux reposait un boîtier métallique noir. À l’intérieur dormait son fidèle Beretta M9, l’arme de service qu’il avait été autorisé à conserver. Il vérifia le chargeur d’un geste machinal, chambrant une munition d’un coup sec avant de glisser l’arme lourde sous sa parka d’hiver.
La pluie redoublait d’intensité. Earl s’enfonça dans la ruelle sans bruit, malgré sa carcasse imposante. Les années passées dans les forces spéciales avaient gravé en lui des réflexes de prédateur que même les douleurs chroniques de ses jambes brûlées ne pouvaient effacer.
L’entrepôt indiqué sur le papier était un bâtiment aux vitres brisées, entouré d’un grillage arraché. Des ombres bougeaient à travers les fentes des portes rouillées. Earl s’approcha d’une entrée latérale barricadée de palettes en bois. Il colla son oreille contre le contreplaqué détrempé.
Des éclats de voix hystériques et le grondement d’une querelle d’argent filtraient dans la nuit.
« Elle ne vaut plus rien, je te dis ! Elle a largué le marmot à l’hôpital et elle est revenue en rampant pour une dose ! » aboyait une voix éraillée par le tabac et la drogue.
« Elle nous doit trois mille dollars, Vance », répliquait une seconde voix, plus jeune et nerveuse. « Si elle ne paie pas ce soir, on appelle les mecs de la gare routière. Ils trouveront bien un moyen de lui faire rembourser sa dette. »
Un sanglot étouffé, faible et décharné, répondit à ces menaces.
« Pitié… laissez-moi partir… j’ai juste besoin de dormir… juste une heure… »
Ce filet de voix perça la nuit comme une lame d’acier trempé. Earl reconnut la signature vocale, cette intonation aiguë qui rappelait étrangement le rire clair de son ancien officier supérieur.
Sans la moindre hésitation, Earl recula d’un pas et projeta sa semelle de botte tactique contre le battant en bois vermoulu. Le montant explosa dans un fracas de débris projetés.
La pièce était un ancien bureau d’expédition, éclairé par une unique ampoule nue suspendue à un câble dénudé. Au centre trônait une table pliante jonchée de seringues, de cuillères noircies et de balances de précision. Trois hommes se retournèrent brusquement, surpris par la violence de l’intrusion.
Le plus âgé, un colosse trapu au crâne rasé arborant des tatouages de gang sur la gorge, porta immédiatement la main à sa ceinture.
« C’est quoi ce délire ? Dégage de là, le vieux, si tu ne veux pas qu’on t’éviscère ! »
Assise sur un matelas taché dans un coin sombre, une jeune femme d’une maigreur effrayante tremblait sous une couverture mitée. Ses joues étaient creusées, ses yeux bordés de cernes violacés, mais sa chevelure conservait ces reflets roux inimitables. Les yeux d’Elias Vale.
« Kendra », prononça Earl calmement, sans un regard pour les trois voyous qui l’entouraient.
La jeune femme cligna des yeux, terrifiée, incapable de comprendre si elle hallucinait sous l’effet du manque.
« Vance, descends-le ! » cria le junkie le plus jeune en tirant un cran d’arrêt de sa poche.
L’homme appelé Vance brandit un revolver de calibre 38. Mais avant que son doigt n’ait pu amorcer la moindre pression sur la détente, Earl réduisit la distance qui les séparait en un éclair. D’un revers de la main gauche, il balaya l’arme en fracturant net le poignet du tireur, qui hurla de douleur. Dans le même élan, Earl saisit l’homme par le col de sa veste en cuir et le projeta avec une force dévastatrice contre le mur en parpaings. Le béton se fissura sous l’impact, et Vance s’écroula, inconscient, les yeux révulsés.
Le jeune au couteau tenta de fuir vers l’arrière, mais Earl le cueillit au vol par le colbac avant de le plaquer au sol d’une balayette impitoyable. Il posa le talon sur sa cage thoracique, juste assez fort pour lui couper le souffle sans lui broyer les côtes. Le troisième larron s’était déjà évaporé par une fenêtre brisée, abandonnant ses comparses.
Le silence retomba brutalement sur le taudis, seulement troublé par la respiration rauque d’Earl et les sanglots paniqués de la jeune femme.
Earl retira son pied de la poitrine du dealer terrifié.
« Ramasse tes affaires et disparais de cette ville », ordonna le vétéran d’une voix qui sonnait comme un couperet de guillotine. « Si je revois ton ombre dans un rayon de dix kilomètres autour de l’hôpital, je n’aurai pas la même patience. »
Le jeune homme s’enfuit à quatre pattes sans demander son reste, se faufilant dans les décombres comme un rat apeuré.
Earl rengaina son arme sous sa parka et se tourna lentement vers le matelas. Il s’agenouilla devant Kendra, faisant craquer ses articulations douloureuses. La jeune femme se recroquevilla contre le mur crasseux, protégeant son visage de ses mains décharnées et couvertes d’hématomes.
« Ne me frappez pas… par pitié… j’ai rien fait… j’ai plus rien… » supplia-t-elle dans une crise de panique.
« Je ne suis pas venu pour te frapper, Kendra », dit-il doucement.
Le ton de sa voix changea radicalement. Ce n’était plus le guerrier impitoyable, mais l’homme qui murmurait des histoires d’oiseaux et de pluie fine à un nourrisson quelques heures plus tôt.
Il retira doucement la chaîne d’argent de son cou et la laissa glisser dans la paume de sa main ouverte. La plaque militaire tournoya doucement au bout de son maillage métallique sous la lueur blafarde de l’ampoule.
Kendra baissa les yeux vers le métal poli. Son regard vitreux se fixa sur les lettres gravées.
CAPT. ELIAS VALE
Sa respiration se bloqua dans sa gorge. Un frisson violent parcourut son corps frêle.
« Papa ? » balbutia-t-elle, son esprit embrumé luttant pour relier ses souvenirs d’enfance à ce cauchemar.