« Vous n’avez rien à me dire, mais vous avez beaucoup à perdre, docteur, répliquai-je avec un calme qui me surprit moi-même. Patricia vous a demandé de certifier des blessures imaginaires, de prétendre que je l’ai agressée dimanche soir à son domicile. Mais vous savez pertinemment que c’est elle qui m’a frappée au visage devant mes enfants. Si vous déposez ce faux certificat dans une procédure judiciaire, je porterai plainte personnellement contre vous auprès du Conseil national de l’Ordre des médecins et du procureur de la République pour faux et usage de faux en écriture publique. »
Mercier avala sa salive, le front soudain perlé de sueur. « Vous… vous ne comprenez pas la situation, balbutia-t-il. Patricia est une femme très nerveuse, elle m’a dit qu’il y avait eu une bousculade… »
« Elle vous a menti, et vous le savez. Et ce n’est pas tout. » Je tentai un coup de poker, me souvenant d’un détail anodin : Patricia avait fait installer, deux mois plus tôt, un système de vidéosurveillance sophistiqué dans son salon et son entrée, prétendument pour surveiller ses tableaux de maître, mais en réalité pour tout contrôler. « La scène s’est déroulée dans la salle à manger, sous le champ de la caméra qu’elle a fait poser au-dessus de l’armoire hollandaise. Les enregistrements existent, docteur. Lorsque le juge ordonnera la saisie des serveurs de la maison, que croyez-vous qu’il adviendra de votre certificat ? »
C’était un mensonge partiel : je savais que la caméra existait, mais j’ignorais totalement si elle était activée ce soir-là ou si Patricia avait déjà effacé les bandes. Pourtant, l’impact fut immédiat. Mercier s’effondra presque dans son fauteuil en cuir.
« Je… je n’ai encore rien signé de définitif, souffla-t-il d’une voix chevrotante. Elle m’a seulement demandé un pré-rapport. Je ne veux pas être mêlé à cette guerre, madame. Écoutez-moi : Patricia a mandaté une société privée pour installer ces caméras. C’est l’entreprise Secur-Tech, sur la zone industrielle nord. C’est eux qui gèrent le stockage sur le cloud distant pour des raisons d’assurance. Elle n’a même pas les codes d’accès direct pour effacer les enregistrements sans passer par leur technicien. »
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. L’information était capitale. Patricia croyait avoir tout sous contrôle, mais son ignorance technologique la rendait vulnérable. Elle pensait sans doute que les caméras enregistraient en boucle fermée sur un disque dur local qu’elle pouvait faire disparaître à sa guise.
« Merci, docteur, dis-je en me levant. Si vous refusez de lui fournir ce faux certificat, vous n’aurez plus jamais de nouvelles de moi ni de mon avocate. »
Je quittai le cabinet d’un pas rapide, le souffle court. Il fallait agir avant que Patricia ne comprenne et ne fasse appel à l’entreprise de sécurité pour nettoyer les vidéos.
Dès mon retour chez Maître Vasseur, la machine de guerre s’enclencha. L’avocate saisit immédiatement le juge aux affaires familiales en référé d’heure à heure pour demander une ordonnance de constat d’urgence sur les serveurs de la société Secur-Tech, invoquant des faits de violences intrafamiliales graves susceptibles de faire l’objet de poursuites pénales et risquant d’être détruits.
Mais pendant que la justice suivait son cours avec sa lourdeur procédurale, Patricia Brooks passa à l’offensive directe.
Le vendredi après-midi, à seize heures trente, je me garais devant l’école primaire d’Emma et Lucas. La cloche venait de sonner. Les premiers enfants commençaient à sortir par la grande grille en fer forgé. Je descendis de voiture et m’avançai sur le trottoir.
C’est là que je la vis.
Une imposante berline noire était stationnée en double file, feux de détresse allumés. Patricia Brooks se tenait debout près de la grille, vêtue d’un manteau de laine gris impeccable, tenant fermement par la main… Emma et Lucas.
Daniel était à ses côtés, le regard fuyant, l’air d’un chien battu, mais présent.
La directrice de l’école n’était pas là ; c’était un jeune surveillant remplaçant qui tenait la barrière, visiblement intimidé par l’assurance hautaine de la vieille femme.
« Maman ! » cria Lucas en me voyant, tentant de se dégager.
Patricia resserra son étreinte sur le poignet de mon fils, sans lui faire mal en apparence, mais avec une force de fer.
« Ne bouge pas, Lucas, ordonna-t-elle sèchement. Tu viens avec ton père et moi. »
La terreur et la fureur explosèrent en moi en un millième de seconde. Je courus vers eux, bousculant presque un parent d’élève.
« Lâchez mes enfants immédiatement ! » criai-je, la voix perçant le brouhaha de la sortie des classes.
Plusieurs têtes se tournèrent. Des parents s’arrêtèrent, stupéfaits. Daniel fit un pas en avant, les mains levées pour s’interposer.
« Claire, calme-toi ! C’est bon, je suis leur père, j’ai l’autorité parentale, j’ai parfaitement le droit de venir les chercher à l’école ! »
« Tu n’as pas le droit d’amener cette femme près d’eux ! » hurlai-je en désignant Patricia. « J’ai expressément interdit sa présence auprès de la direction ! »
Patricia sourit, un sourire froid, venimeux, empreint d’une supériorité aristocratique qui me donna la nausée. Elle ne lâcha pas les mains des enfants.
« Tu fais une scène ridicule devant tout le monde, Claire, déclara-t-elle d’un ton posé, calculé pour donner l’impression qu’elle était la seule adulte raisonnable de la situation. Daniel a le droit de voir ses enfants pour le week-end. Tu n’as aucun jugement de garde entre les mains. Tu es hystérique, tu l’as toujours été. Regardez-la tous… elle hurle comme une possédée. »
Quelques parents murmuraient déjà. C’était son jeu favori : me pousser à bout en public pour que ma colère légitime ressemble à de la folie. Elle avait passé trois ans à me faire passer pour la femme instable de la famille Brooks.
Mais cette fois, je refusai de tomber dans son piège.
Je m’arrêtai à deux pas d’elle. Je respirai profondément. Mon tremblement cessa net. Je plongeai mon regard directement dans les yeux froids de ma belle-mère.