Je sortis la feuille de papier pliée de mon sac à main et la posai sur le cuir du bureau. Maître Vasseur ajusta ses lunettes et lut le message rédigé à l’encre violette.

« “Tu es une Brooks, ta grand-mère se battra toujours pour toi contre ceux qui veulent détruire notre sang”… C’est une pièce d’or, madame Brooks. Cela démontre clairement une tentative de manipulation et une ingérence toxique visant à saper l’autorité maternelle. Mais sachez une chose : Patricia Brooks est une figure influente, son défunt mari a laissé un patrimoine considérable et son réseau dans cette ville est étendu. Si vous engagez une procédure de divorce et demandez la garde exclusive, elle utilisera chaque centime de sa fortune pour vous broyer. »

« Qu’elle essaie, répondis-je sans ciller. Elle a levé la main sur moi devant mes enfants. Elle a obligé mon mari à transformer ma fille en agent secret. Je préfère tout perdre financièrement plutôt que de laisser cette femme détruire l’esprit de mes enfants. »

Maître Vasseur eut un mince sourire d’approbation. « Très bien. Dans ce cas, nous n’allons pas simplement nous défendre. Nous allons attaquer. Nous déposons une main courante pour les violences du dimanche soir afin de dater l’événement, même tardivement, et nous engageons immédiatement une requête en divorce pour faute assortie d’une demande de mesures d’urgence pour la garde des enfants et l’attribution exclusive de la jouissance du domicile conjugal. »

En sortant du cabinet d’avocat, je sentais un poids immense sur mes épaules, mais aussi une détermination glaciale. Cependant, j’avais sous-estimé la folie et l’arrogance de Patricia Brooks.

Le mercredi soir, alors que je préparais le dîner avec les enfants, mon téléphone vibra. Un numéro inconnu. Je décrochai avec méfiance.

« Claire ? »

C’était la voix de Daniel. Mais il ne parlait pas d’un ton arrogant. Il semblait nerveux, presque agité, parlant à voix basse.

« Daniel ? Pourquoi m’appelles-tu avec un autre numéro ? »

« Je suis dans le bureau de Maman. Écoute-moi attentivement… Maman a engagé Maître Delacroix. Tu sais qui c’est ? Il ne perd jamais un dossier de garde. Ils sont en train de monter un dossier pour prouver que tu es instable psychologiquement, que tu as fait une crise de nerfs au dîner de dimanche, que tu as agressé Maman et que c’est elle qui a dû se défendre. »

Le sang se figea dans mes veines. « Quoi ? Mais c’est faux ! Tu étais là, Daniel ! Tu as tout vu ! »

« Je sais, Claire, je sais ! » chuchota-t-il, la voix tremblante. « Mais Maman dit que si je témoigne en ta faveur, elle me coupe les vivres, elle retire mon nom de la société de gestion familiale et elle reprend les parts de notre maison. Je serai ruiné ! Tu comprends ça ? Elle a déjà fait venir le médecin de famille, le vieux docteur Mercier, pour lui faire signer un faux certificat constatant des ecchymoses sur son bras, affirmant que c’est toi qui l’as bousculée ! »

Un frisson d’horreur me parcourut l’échine. La machination était diabolique, orchestrée avec une rapidité et une cruauté impensables. Patricia ne voulait pas seulement sauver la face ; elle voulait m’anéantir, me dépouiller de mes enfants et m’enfermer dans l’image d’une folle dangereuse.

« Et toi, Daniel ? demandai-je d’une voix qui tremblait malgré moi. Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas jurer devant un juge que j’ai agressé ta mère ? Tu vas mentir pour garder l’argent de maman ? »

Un silence affreux s’étira au bout du fil. Les bruits de fond laissaient entendre le tic-tac d’une horloge ancienne — celle du grand salon de Patricia.

« Reviens, Claire… murmura-t-il enfin, pitoyable. Viens t’excuser. Dis à Maman que tu étais fatiguée, qu’on a tous exagéré. On oublie tout, on reprend les dimanches. Si tu fais ça, elle arrêtera tout. Je t’en supplie, ne me force pas à choisir… »

« Tu as déjà choisi, Daniel. »

Je raccrochai au nez de mon mari. Mes mains tremblaient de rage et d’effroi. Le piège se refermait sur moi avec une brutalité inouïe : Patricia avait l’argent, les relations, un médecin corrompu et un fils soumis prêt à commettre un parjure pour préserver son héritage. Face à cela, je n’avais que ma parole, celle de deux enfants trop jeunes pour témoigner sereinement, et un mot gribouillé au stylo violet.

Je devais trouver une preuve. Quelque chose d’irréfutable.

C’est alors que les mots de Daniel résonnèrent dans ma tête : « Maman a fait venir le médecin de famille, le vieux docteur Mercier… »

Le docteur Mercier n’était pas seulement le médecin de famille de Patricia ; c’était un vieil homme usé, un ami de feu son mari, qui dépendait financièrement des donations de la fondation Brooks pour la clinique privée où il officiait encore à temps partiel. Mais Mercier avait aussi un talon d’Achille : une peur panique de la radiation de l’Ordre des médecins à deux ans de sa retraite.

Le lendemain à quatorze heures, sans prévenir, je me présentai au cabinet du docteur Mercier. La salle d’attente était déserte. Lorsque la secrétaire me fit entrer, le praticien leva des yeux fatigués de ses dossiers. En reconnaissant mon visage, il blêmit visiblement.

« Madame… Brooks. Que me vaut votre visite ? Vous n’avez pas de rendez-vous. »

Je m’assis en face de lui, posant calmement mon sac sur mes genoux. Mon téléphone était à l’intérieur, en train d’enregistrer.

« Docteur Mercier, je viens vous parler du certificat médical que Patricia Brooks vous a demandé d’établir. »

Le vieil homme tressaillit, réajusta ses lunettes avec des doigts fébriles et tenta de prendre un ton sévère. « Le secret médical me lie, madame. Je n’ai rien à vous dire. »