La lame fendit l’air à quelques millimètres de ma gorge. J’esquivai en pivotant sur mon pied d’appui, laissant sa trajectoire se perdre dans le vide, et lui assénai un coup de couteau oblique au niveau de l’avant-bras droit. Le tranchant mordit profondément dans le muscle.
Cole lâcha un hurlement de douleur, son couteau tombant sur le sol. Mais la douleur décupla sa démence. Il se jeta sur moi de tout son poids, me percutant avec la force d’un bélier. Nous nous écrasâmes contre l’établi. Des pots de peinture, des clous et des outils métalliques se déversèrent dans un fracas métallique assourdissant.
Ses mains d’étrangleur, puissantes comme des étaux, se refermèrent sur ma gorge.
« Tu crois que tu vas t’en sortir ? siffla-t-il, son visage déformé par la haine à quelques centimètres du mien, me postillonnant son venin. Même si Whitman parle, je suis couvert ! Il y a des procureurs, des sénateurs d’État dans ce coup ! Tu n’es rien, Danielle ! Rien qu’une veuve qui va se suicider par culpabilité dans sa propre maison déserte ! »
L’air commença à manquer. Ma vue se brouilla d’étoiles rouges. Mais mon esprit restait de glace. Treize ans plus tôt, j’avais enseigné à la promotion de Ryan comment briser une prise d’étranglement frontale au sol. Il appliquait la force brute, oubliant la mécanique des corps.
Je glissai mes deux pouces à l’intérieur de ses poignets, enfonçant mes ongles dans les points de pression nerveux radiaux. La douleur aiguë lui fit desserrer sa prise d’une fraction de seconde. Ce fut tout ce dont j’avais besoin.
D’un coup de tête rageur, projeté de tout mon être, je lui brisai le nez. Le cartilage craqua distinctement.
Cole chancela en arrière, portant les mains à son visage ensanglanté, aveuglé par les larmes réflexes de l’impact. Je ramassai le couteau de Daniel. Sans hésiter, je le frappai d’un coup sec du plat du manche sur la tempe, suivi d’un balayage impitoyable de sa jambe d’appui blessée.
Le titan s’effondra lourdement sur le dos. Avant qu’il ne puisse esquisser le moindre mouvement, j’écrasai mon genou contre son sternum, enfonçant la pointe effilée de la lame juste sous sa pomme d’Adam.
La peau céda sous une goutte de sang carmin.
Cole s’immobilisa totalement. Sa poitrine se soulevait par à-coups convulsifs. La peur, la vraie, pure et primitive, brillait enfin sans fard dans ses prunelles dilatées.
« Ne… ne fais pas ça, Dani… haleta-t-il. Tu es flic. Tu as prêté serment. »
« J’ai rendu ma plaque le jour où j’ai compris que des ordures comme toi portaient la même, chuchotai-je, la voix vibrante d’une rage contenue depuis deux cent soixante-dix jours. Maintenant, tu vas parler. Qui a appuyé sur la détente ce soir-là ? »
Un rire étranglé, bulle de sang au coin des lèvres, s’échappa de sa bouche.
« Tu sais déjà… grogna-t-il. Il refusait de donner les registres originaux. Il me narguait. Il disait que j’étais une honte pour l’uniforme. Il s’est levé vers son bureau… j’ai cru qu’il sortait une arme. J’ai tiré deux fois. »
« Et le téléphone ? »
« Il… il l’avait à la main quand il est tombé. L’écran brillait. J’ai essayé de l’arracher de ses doigts, mais tes phares ont balayé la fenêtre du salon quand tu t’es garée. J’ai paniqué. J’ai sauté par la porte du sous-sol en emportant ce que j’ai pu. Quand je suis revenu avec les premiers secours après ton appel, le téléphone n’était plus là. Je croyais que c’était toi qui l’avais caché pour me faire chanter ! »
Je le fixai, comprenant enfin l’ironie tragique du destin.
Daniel, agonisant dans l’obscurité pendant que je rentrais chez nous, avait utilisé ses dernières forces non pas pour tenter d’appeler les secours, mais pour glisser son téléphone à travers la grille d’aération du plancher, juste au-dessus du sous-sol, pour que ses assassins ne le trouvent jamais.
« Reste là. Ne bouge pas d’un millimètre, ou je t’ouvre la carotide. »
Je fouillai dans sa poche tactique, en sortis une paire de menottes en acier trempé, lui tordis les bras dans le dos avec une brutalité méthodique et lui verrouillai les poignets jusqu’à ce que le métal s’enfonce dans la chair.
Laissant Cole gémir sur le ciment froid, je m’approchai de la poutre centrale en chêne massif qui soutenait la structure de la maison. Daniel l’avait habillée d’un faux coffrage en pin vieilli pour masquer les passages de câbles réseau. Je grimpai sur un tabouret, passai mes doigts le long de la rainure supérieure et sentis un cliquetis magnétique.
Une trappe dissimulée bascula.
À l’intérieur, protégé de la poussière par un boîtier hermétique étanche, reposait un disque dur miniature SSD à haute capacité, clignotant d’une faible diode bleue alimentée par une batterie de secours au lithium longue durée. Et juste à côté, coincé contre le conduit d’aération qui descendait tout droit du salon… le smartphone fissuré de Daniel.
Mon cœur manqua un battement.
Je saisis délicatement l’appareil et le disque. L’écran tactile du téléphone était brisé en toile d’araignée, mais la diode de veille rouge pulsait encore faiblement, maintenue en vie par le socle à induction miniature que Daniel avait astucieusement installé dans la cavité secrète.
J’appuyai sur l’interrupteur.
L’écran s’illumina, demandant un mot de passe de déverrouillage à douze caractères. Mes doigts tremblaient légèrement. Ce n’était pas une date d’anniversaire. Ce n’était pas un matricule.
Je tapai les mots que Daniel me murmurait chaque matin avant que je ne parte pour le centre de tir : ToujoursRevenir.
L’interface se déverrouilla instantanément.
Un fichier audio-vidéo crypté, intitulé AUDIT_FINAL_FULTON.enc, trônait sur l’écran d’accueil. Durée : 28 minutes et 14 secondes. La date de création affichait le soir du 12 février, 21h48.
J’appuyai sur lecture.
La voix de Daniel emplit la cave, claire, calme, d’une dignité qui me transperça l’âme.