La vitre se referma, étouffant les imprécations et les suppliques d’Arthur Morgan.
Chapitre II : L’Autopsie des Comptes
À huit heures trente, nous étions installés dans la grande salle de réunion vitrée de mon cabinet, situé au vingt-deuxième étage d’une tour du centre financier. Trois de mes collaborateurs seniors, convoqués en urgence dès six heures, s’affairaient autour d’une table en chêne massif couverte de classeurs comptables, d’états financiers certifiés et d’extraits de relevés bancaires.
Samuel ouvrit son ordinateur portable, projetant sur l’écran mural le schéma tentaculaire des engagements financiers croisés entre mes sociétés personnelles et les affaires de ma famille.
« Voici la situation exacte », déclara Samuel en ajustant ses lunettes. « Pendant que Claire finançait l’expansion de son propre cabinet, Arthur Morgan a méthodiquement exploité les facilités de signature qu’elle lui avait accordées au sein de Morgan Real Estate Management, la coquille créée il y a trois ans pour isoler le patrimoine immobilier. »
Marc, mon auditeur principal spécialisé dans la juricomptabilité, prit la parole en pointant un graphique rougeoyant.
« C’est bien pire qu’une simple insolvabilité d’exploitation. Arthur ne s’est pas contenté de reporter des factures de matériaux. Il a mis en place une cavalerie financière classique : il contractait de nouveaux emprunts auprès de banques secondaires en présentant les bilans certifiés du cabinet de Claire comme étant des filiales opérationnelles de sa propre entreprise de construction. Il a falsifié l’en-tête de trois rapports de solvabilité l’été dernier. »
Mon estomac se noua, non par peur, mais par un profond dégoût.
« Combien ? » demandai-je froidement.
« Deux millions deux cent mille dollars de passif caché », répondit Marc en faisant glisser un épais document relié. « Dont six cent mille dollars de découverts non autorisés auprès de la BFI, quatre cent cinquante mille dollars d’impayés fiscaux pour lesquels le Trésor public a déjà émis deux avis à tiers détenteur restés sans réponse, et enfin les trois cent quatre-vingt mille dollars du prêt personnel ayant servi aux travaux somptuaires du salon de coiffure de Madison. »
« Et le mariage ? » interrogea Samuel.
Marc poussa un soupir incrédule.
« La facture totale de l’événement s’élève à cent quarante-huit mille dollars. Seulement cinquante mille ont été réglés au titre des acomptes initiaux, par le biais d’un chèque sans provision tiré sur un compte de trésorerie bloqué de Morgan Construction. Le reste — les compositions florales, le traiteur d’exception, l’orchestre philharmonique de jazz et la suite nuptiale présidentielle — devait être liquidé hier soir par la fameuse carte d’entreprise qui a été rejetée. L’hôtel a déjà fait signifier un commandement de payer par huissier de justice ce matin à sept heures trente au domicile d’Arthur et d’Eleanor. »
Je fixai les colonnes de chiffres. Chaque ligne représentait un mensonge, une manipulation ou un dîner de famille où ma mère me prenait la main en me reprochant de trop travailler, tandis qu’elle dépensait l’argent que je gagnais à la sueur de mes nuits blanches pour offrir à ma sœur des vacances aux Bahamas et des sacs de maroquinerie italienne.
« Quelle est la situation juridique de l’immeuble du salon de Madison ? » demandai-je.
« Le bâtiment appartient à 100 % à ta holding personnelle, Claire », rappela Samuel. « Madison n’a jamais payé un seul centime de loyer depuis l’inauguration il y a dix-huit mois. Elle prétendait que c’était son apport familial. Le bail commercial est résiliable de plein droit après deux commandements d’huissier infructueux. Or, nous lui avons déjà signifié deux mises en demeure en juillet et en août, restées lettres mortes. Nous sommes en mesure de faire poser des scellés sur la porte du salon dès cet après-midi par décision d’urgence du juge des référés. »
« Fais-le », ordonnai-je sans la moindre hésitation. « Et pour la Mercedes ? »
« L’officier de police judiciaire en charge de l’enquête m’a contacté il y a vingt minutes », reprit Samuel. « Arthur s’est rendu chez le concessionnaire vendredi après-midi, muni d’un faux pouvoir portant une imitation grossière de ta signature. Il a tenté de faire enregistrer un certificat provisoire de cession au bénéfice de sa société de construction pour ensuite lever un gage financier immédiat de soixante mille dollars auprès d’un courtier douteux. Le directeur de la concession, pris d’un doute sur l’authenticité du document, n’avait pas encore validé la télétransmission administrative. C’est une tentative d’escroquerie en bande organisée et de faux en écriture de commerce. C’est passible de cinq ans d’emprisonnement ferme. »
La porte de la salle de réunion s’ouvrit discrètement. Ma secrétaire personnelle apparut, le visage tendu et troublé.
« Mademoiselle Morgan… Madame Eleanor Morgan est dans le vestibule d’attente. Elle refuse de partir. Elle pleure et affirme qu’elle ne bougera pas tant que vous ne l’aurez pas reçue. Les vigiles du hall hésitent à l’évacuer de force devant les clients. »
Je regardai Samuel, puis Marc. Tous deux hochèrent la tête avec gravité.
« Fais-la entrer dans mon bureau personnel », dis-je en me levant. « Et active l’enregistrement audio de sécurité de la pièce. Rien ne doit rester informel à partir de maintenant. »
Chapitre III : L’Effondrement d’une Mère
Eleanor Morgan n’avait plus rien de la maîtresse de maison altière qui toisait les serveurs la veille au soir. Ses yeux étaient rougis par des heures de larmes continues, ses joues étaient marbrées de plaques d’eczéma nerveux, et son manteau de vison semblait flotter sur ses épaules voûtées. Dès qu’elle me vit entrer, soutenue par mon écharpe médicale, elle s’effondra à genoux sur le tapis en laine de mon bureau.
« Claire ! Mon Dieu, Claire, pardonne-nous ! » sanglota-t-elle en joignant les mains comme devant une icône religieuse. « C’est une catastrophe ! La police refuse de libérer Madison sans une caution de vingt mille dollars que nous ne pouvons pas payer ! Et Trevor… Trevor a déposé une requête en annulation de mariage ce matin à la première heure par son avocat ! Il affirme qu’il y a eu dol sur les qualités substantielles de son épouse et escroquerie sur la situation patrimoniale de notre famille ! »