« Tu crois que tu es tellement plus intelligente que tout le monde, n’est-ce pas ? La petite fille modèle qui fabrique des meubles avec son papa chéri. Mais la vérité, Emma, c’est que personne ne veut de toi ici. David veut tourner la page. Ma mère lui donne ce qu’il veut : une illusion de jeunesse et une maison tranquille. Toi, tu n’es qu’un vestige de son passé qu’il préférerait oublier. »
Chaque mot était conçu pour me blesser, pour chercher la faille qui me ferait éclater en sanglots ou en hurlements. Mais aujourd’hui, ces mots ne m’atteignaient plus. Parce que je savais désormais ce qui se cachait derrière cette cruauté gratuite : la peur d’un voleur qui touche au but.
« Écarte-toi de mon chemin, Tyler », dis-je calmement en fixant ses yeux noisette dénués de toute humanité.
« Et si je refuse ? Tu vas aller te plaindre ? Qui crois-tu que David croira si je dis que tu m’as sauté dessus avec une paire de ciseaux ? Tu as vu ce qui s’est passé hier. Tu as vu avec quelle facilité il t’a fait taire. »
Il se pencha vers moi, son haleine tiède frôlant ma joue.
« Tu as déjà perdu, Emma. Cette maison, l’argent, tout ça nous appartient. Alors prends tes petites affaires et prépare tes valises avant qu’on ne te jette dehors comme un déchet. »
Je ne bronchai pas. Je soutins son regard jusqu’à ce que, décontenancé par mon absence totale de réaction, il pousse un grognement méprisant et s’écarte de quelques centimètres.
Je passai devant lui sans un mot, sans courir, et remontai dans ma chambre d’un pas ferme. Une fois le verrou tourné, je m’adossai contre le battant en bois, glissant lentement jusqu’au sol tandis qu’un tremblement incontrôlable s’emparait de mes jambes.
J’avais les photos. J’avais l’enregistrement audio et vidéo.
Mais il me restait moins de quarante-huit heures pour concevoir un plan parfait. Une seule erreur, un seul faux pas, et ils trouveraient le moyen d’effacer les traces et de me détruire complètement.
Chapitre 5 : L’allié inattendu
Je ne pouvais pas faire appel à la police locale immédiatement. Il s’agissait pour l’instant d’une fraude civile en préparation, d’actes sous seing privé non encore enregistrés et de conflits intrafamiliaux que les agents rejetteraient comme une simple querelle domestique. De plus, Vanessa connaissait parfaitement le shérif adjoint, avec qui elle siégeait au comité des fêtes de la paroisse.
Il me fallait un avocat ou un tiers ayant autorité légale. Quelqu’un qui ne pourrait pas être manipulé par les larmes de crocodile de ma belle-mère.
C’est alors que je pensai à Thomas Vance.
Thomas était l’ancien expert-comptable et le plus vieil ami de mon père. C’était lui qui avait aidé mon grand-père à fonder la menuiserie familiale il y a quarante ans. Mais six mois après son mariage avec David, Vanessa avait réussi à convaincre mon père de changer de cabinet d’expertise comptable, prétendant que les honoraires de Thomas étaient prohibitifs et ses méthodes archaïques. Thomas avait tenté de mettre en garde mon père contre la gestion désordonnée des comptes par sa nouvelle épouse, ce qui avait provoqué une violente rupture entre les deux amis. Ils ne s’étaient pas parlé depuis près d’un an.
Je pris mon vélo par le sentier boisé situé derrière le jardin pour éviter que Tyler ne voie mes mouvements. Je pédalai pendant vingt minutes sous un soleil cuisant jusqu’au petit bureau de Thomas, installé dans une maison de briques rouges à la lisière du centre historique de la ville.
Lorsque la clochette de la porte tinta, Thomas releva la tête de ses dossiers. Ses cheveux gris étaient en désordre et ses yeux s’écarquillèrent en me reconnaissant.
« Emma ? Mais que fais-tu ici, mon enfant ? Ton père sait-il que tu es venue ? »
« Non, monsieur Vance », dis-je, la voix encore essoufflée par l’effort. « Et si mon père l’apprend avant que vous ayez vu ce que j’ai là, il aura tout perdu d’ici vendredi soir. »
L’expression de l’homme âgé changea instantanément. Voyant ma pâleur et le sérieux absolu dans mon regard, il ferma la porte vitrée de son bureau, tira le store et m’invita à m’asseoir.
Je posai ma tablette sur son sous-main en cuir.
Pendant les quarante minutes qui suivirent, Thomas examina tout.
Il regarda d’abord la vidéo du salon : le coup de pied délibéré de Tyler, le mensonge calculé, puis cette sinistre conversation à voix basse entre la mère et le fils. À chaque mot de Vanessa concernant le notaire et le compte d’épargne d’Emma, les jointures de Thomas blanchissaient sur le bord de son bureau.
Ensuite, il analysa méthodiquement chaque photographie des documents que j’avais dénichés dans le classeur métallique. Il sortit une loupe, consulta des bases de données sur son ordinateur professionnel et nota des chiffres sur un carnet à spirale.
Lorsqu’il releva enfin les yeux, son visage était d’une gravité funèbre.
« C’est une spoliation intégrale », lâcha-t-il d’une voix sourde. « Vanessa a créé une société écran immatriculée dans le Delaware il y a trois mois. Elle y a domicilié les faux créanciers auxquels ton père est supposé devoir de l’argent. L’acte qu’il doit signer vendredi chez Maître Lefebvre n’est pas un refinancement : c’est une dation en paiement. David cède la totalité des murs de l’atelier et la maison pour éponger une dette fictive qu’elle a elle-même montée de toutes pièces en falsifiant ses signatures sur d’anciens bons de commande ! »
« Et mon compte ? » demandai-je, la gorge serrée. « L’argent que ma mère m’a laissé ? »
« Elle a profité de ce que David lui avait confié la procuration bancaire générale pour transférer 85 000 dollars vers ce même compte offshore. Il ne reste que des miettes, à peine de quoi couvrir les frais de gestion. Emma… si David signe cet acte vendredi à quatorze heures, il est ruiné, déchu de ses droits, et Vanessa peut demander l’expulsion de la maison dans les trente jours. »