J’attendis que Tyler parte pour le lycée à huit heures. Il prit son scooter en faisant rugir le moteur exprès sous ma fenêtre. Il ne restait plus que Vanessa.
À huit heures et demie, comme tous les mercredis, elle quitta la maison pour son cours de Pilates et ses courses hebdomadaires. Je vis sa berline blanche s’éloigner au bout de la rue depuis l’entrebâillement de mes rideaux.
J’avais deux heures devant moi. Deux heures avant son retour.
Je sortis immédiatement de ma chambre, le cœur battant à tout rompre. La maison était plongée dans un silence lourd et pesant, comme une scène de crime abandonnée. Dans le salon, le téléviseur brisé avait été recouvert d’un vieux drap gris, telle une pierre tombale improvisée.
Je me dirigeai d’un pas rapide vers le bureau de mon père, situé au fond du couloir du rez-de-chaussée. C’était une pièce tapissée de lambris sombres, où flottait encore l’odeur rassurante de la sciure de chêne et du café noir. Mais depuis un an, Vanessa avait installé son propre meuble de rangement en métal laqué blanc à côté du bureau en bois massif. C’est là qu’elle conservait tous les dossiers administratifs de la famille.
Le tiroir supérieur était verrouillé. Une petite serrure à clé tubulaire.
Mes mains tremblaient. Je courus vers la cuisine, attrapai une fine pince à épiler et un petit tournevis plat dans la boîte à outils d’urgence du buffet. J’avais passé des années à bricoler avec mon père dans son atelier ; je connaissais la résistance mécanique de ces serrures basiques pour meubles de bureau. En appliquant une tension délicate et en manipulant les crans internes, le barillet céda dans un déclic métallique sec.
J’ouvris le tiroir.
Des dizaines de chemises cartonnées étaient classées par couleur. Mais au fond, sous une pile de reçus d’assurance sans importance, je trouvai une pochette en plastique noir anonyme. À l’intérieur reposait une liasse de documents agrafés portant le tampon d’une étude notariale située dans la ville voisine, ainsi que plusieurs relevés bancaires émis par la banque régionale où mon père détenait ses comptes professionnels et personnels.
Je feuilletai les pages avec une frénésie glaciale.
Tout était là.
Le compte d’épargne bloqué que ma mère m’avait ouvert avant son décès — celui qui devait financer mes études d’ingénieur en design — avait été vidé de plus de la moitié de son capital par le biais de virements échelonnés vers un compte offshore non identifié. Vanessa s’était fait accorder une procuration provisoire l’année précédente, prétextant des facilités de gestion fiscale que mon père avait signées sans lire.
Plus terrifiant encore : l’acte notarié prévu pour le vendredi 31 juillet.
Ce n’était pas un refinancement. C’était une hypothèque inversée couplée à un acte de donation déguisé qui transférait la propriété de la maison familiale et les actifs de l’entreprise de mon père à une société civile immobilière dont Vanessa et Tyler étaient les seuls bénéficiaires effectifs en cas de décès ou d’incapacité de mon père. En petits caractères, dans les annexes financières, une clause de renonciation stipulait que tout enfant né d’un premier lit renonçait à ses droits de réserve successorale au profit de la société conjointe.
Mon père ne signait pas un plan d’aide. Il signait son arrêt de mort financière et me condamnait à être jetée à la rue dès ma majorité.
Soudain, un craquement résonna à l’étage au-dessus de ma tête.
Je me figeai net. Mes doigts se crispèrent sur les feuilles de papier.
La berline de Vanessa était partie. Tyler était parti en cours.
Qui était dans la maison ?
Un bruit de pas lents, mesurés, descendait l’escalier en bois.
Mon sang ne fit qu’un tour. Tyler n’était jamais parti. Il avait fait semblant de démarrer son deux-roues avant de revenir par la porte arrière de la buanderie.
Je n’avais pas le temps de tout remettre en ordre. Je sortis immédiatement mon téléphone de ma poche, pris des photos nettes de chaque page, de chaque signature et de chaque numéro de compte bancaire. Mes doigts glissaient sur la vitre à cause de la sueur froide qui perlait sur mes paumes. Dès que la dernière page fut capturée, je rangeai les feuilles dans la pochette, refermai le tiroir métallique et verrouillai le loquet tant bien que mal.
L’ombre de Tyler apparut à l’entrée du couloir. Il tenait dans sa main un verre de jus d’orange, un sourire narquois planté sur son visage pâle.
« Qu’est-ce que tu fabriques dans le bureau, Emma ? Tu cherches une autre télé à casser ? »
Chapitre 4 : La provocation
Je me redressai lentement, dissimulant mon téléphone dans la poche arrière de mon jean. Mon cœur frappait ma cage thoracique comme un animal en cage, mais mon visage resta impassible. J’avais appris, durant deux longues années, à ne pas lui montrer ma peur. Car Tyler se nourrissait de la faiblesse des autres.
« Je cherchais un chargeur de secours », répondis-je d’une voix que je m’efforçai de rendre neutre et lasse. « Le mien a mystérieusement disparu de ma chambre hier soir. »
Tyler s’avança dans la pièce, franchissant le seuil d’un pas traînant. Ses yeux scrutaient les alentours avec une précision de vautour : le bureau de mon père, le meuble métallique, la position de mes mains.
« Tu devrais faire attention », ricana-t-il en buvant une gorgée. « Papa est furieux. Il a dit à Vanessa ce matin qu’il envisageait sérieusement de t’inscrire dans cet internat disciplinaire du nord de l’État dès le mois de septembre. Il dit que tu es devenue ingérable depuis quelques mois. »
« C’est étrange », dis-je en m’approchant de la porte pour me frayer un chemin vers la sortie. « Il ne me l’a jamais dit en face. Peut-être parce qu’il a besoin que Vanessa lui souffle ses pensées à l’oreille chaque nuit pour qu’il sache quoi ressentir. »
Le rictus de Tyler s’effaça un court instant, remplacé par une lueur de haine pure. Il fit un pas pour me barrer le passage, son corps imposant occupant presque tout l’encadrement de la porte.