— Que dois-je faire ? demandai-je, le cœur battant à tout rompre.
— Prends Nia. Rassemble ses affaires essentielles, ses papiers d’identité, son certificat de naissance, le carnet de santé où figurent tous les suivis réguliers faits par toi seul, et les photographies de Danielle qu’elle chérit. Prends l’ordinateur de Tanya s’il n’est pas protégé, ou fais des copies intégrales de son disque dur sur une clé USB. Puis sors de cette maison. Mon chauffeur sera en bas de ta rue dans quarante minutes. Vous venez chez moi.
— Fuir ? Robert, si je pars avec Nia en pleine nuit, elles m’accuseront d’enlèvement d’enfant ! C’est exactement le piège qu’elles attendent !
— Tu ne fuis pas, Darius. Tu exerces ton droit de protection d’urgence en tant que tuteur légal unique et exclusif d’une enfant mineure victime de violences physiques et psychologiques avérées. Avant le lever du soleil, nous aurons déposé une requête en référé de protection immédiate auprès du juge de permanence, accompagnée de l’attestation sous serment de Marcus, de la liste manuscrite de Nia et des captures d’écran de leur complot. Quand Tanya ouvrira les yeux à huit heures du matin pour jouer sa comédie, ce ne sont pas ses avocats qui l’attendront au salon. Ce seront les officiers de justice et les services sociaux avec une ordonnance d’expulsion immédiate du domicile familial.
Une vague de soulagement presque douloureux m’envahit.
— Sois prêt, Darius, ajouta Robert d’une voix d’acier. Ce matin, nous n’allons pas simplement nous défendre. Nous allons démanteler leur mascarade jusqu’au dernier centime.
Je raccrochai. Chaque seconde comptait désormais.
Je branchai une clé USB sur l’ordinateur de bureau de Tanya, qui par chance s’était déverrouillé automatiquement grâce à la synchronisation de son compte connecté. Je copiai l’intégralité du dossier « Famille / Procédure », contenant non seulement les échanges avec son avocat mais aussi des relevés de comptes bancaires offshore au nom de Patricia, où des fonds suspects avaient transité ces dernières semaines. Je pris le classeur noir original, les aveux de Marcus, et refermai le bureau comme si rien ne s’était passé.
Je montai à l’étage sur la pointe des pieds.
Dans la chambre de Nia, je préparai un petit sac de voyage avec ses vêtements préférés, son ours en peluche élimé et la boîte en bois contenant ses précieux souvenirs. Puis, je m’approchai doucement de son lit.
— Nia… chuchotai-je en posant ma main sur son front tiède. Chérie, réveille-toi doucement.
Ses paupières papillonnèrent. Ses grands yeux noisette, si semblables à ceux de Danielle, se posèrent sur moi avec une pointe d’inquiétude immédiate.
— Papa ? Qu’est-ce qu’il y a ? C’est le matin ?
— Non, mon amour. Nous partons en voyage tous les deux. Chez tonton Robert.
Elle se redressa d’un coup, son regard glissant vers la porte entrouverte.
— Et Tanya ? Elle va être fâchée si on part sans permission…
Mon cœur se serra, mais je soutins son regard avec un sourire d’une tendresse inébranlable.
— Tanya ne décidera plus jamais de rien pour nous, Nia. Plus jamais. Tu te souviens de ma promesse tout à l’heure ? Tu es ma famille. Pour toujours. Et ce soir, nous allons reconstruire notre maison, la vraie.
Un faible sourire éclaira son visage fatigué. Sans poser d’autre question, comprenant avec cette intuition miraculeuse des enfants qu’une page sombre venait de se tourner, elle passa ses petits bras autour de mon cou.
Je la pris dans mes bras, enveloppée dans sa couverture en laine. Je descendis les marches de l’escalier dans l’ombre totale. Au rez-de-chaussée, la porte de la chambre d’amis où dormait Patricia était close. Aucun bruit ne venait de l’étage où Tanya reposait, bercée par l’illusion de son triomphe imminent.
Nous sortîmes dans la nuit glaciale de décembre. L’air pur me brûla les poumons, mais pour la première fois depuis dix-huit mois, j’avais l’impression de respirer à nouveau. Au coin de la rue déserte, les feux d’une berline noire s’allumèrent. Le chauffeur de Robert m’ouvrit la portière avec un signe de tête respectueux.
En montant à l’arrière, serrant Nia contre ma poitrine, je regardai notre maison s’éloigner dans le rétroviseur. Le piège s’était refermé, oui. Mais pas sur ceux qu’elles avaient prévus.
Chapitre 6 : Le réveil du prédateur
À huit heures quinze du matin, le soleil d’hiver baignait la salle à manger d’une lumière crue et sans chaleur.
Tanya se réveilla d’humeur conquérante. Elle enfila son peignoir de soie ivoire, descendit l’escalier majestueux d’un pas assuré et entra dans la cuisine pour faire couler son café italien. Elle s’attendait à trouver Darius prostré devant une tasse vide, consumé par la culpabilité et prêt à capituler devant ses exigences de fermeté pour « sauver leur mariage ».
Mais la cuisine était vide.
Elle jeta un œil dans le salon. Les verres de la veille traînaient encore sur les guéridons, mais le canapé où Marcus devait dormir était impeccablement fait, les coussins remis en place.
— Marcus ? appela-t-elle doucement.
Aucune réponse.
Patricia fit son apparition, vêtue d’un ensemble de nuit impeccable, les cheveux déjà coiffés avec cette rigueur hautaine qui la caractérisait.
— Où est ton mari ? demanda la mère en jetant un regard dédaigneux sur les restes de la fête. Ne me dis pas qu’il fait encore la grasse matinée pendant que cette gamine traîne dans nos jambes.
— Je ne sais pas, répondit Tanya en fronçant les sourcils. La voiture de Marcus n’est plus dans l’allée. Et celle de Darius…
Tanya s’avança rapidement vers la grande baie vitrée donnant sur le garage. La place était vide.
Un frisson d’agacement traversa l’échine de la jeune femme. Elle monta rapidement à l’étage et poussa sans frapper la porte de la chambre de Nia. Le lit était fait, le cartable avait disparu, et l’étagère où reposait la boîte à souvenirs était désespérément vide.
— Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? pesta-t-elle à voix haute.