Daniel la dévisagea un long moment. Il ne ressentait plus aucune colère, seulement un profond dégoût mêlé d’une lucidité implacable. Il repensa à Anna. À son courage inébranlable durant les mois de chimiothérapie, à la dignité avec laquelle elle avait affronté l’inévitable, veillant jusqu’à son dernier souffle à ce que la maison demeure un sanctuaire de lumière et de sérénité pour leur enfant.
Il avait presque trahi cette promesse pour combler sa propre solitude.
« Tu as commis une grave erreur, Victoria », dit-il d’un ton d’une tranquillité désarmante.
Elle haussa un sourcil moqueur. « Vraiment ? Laquelle ? »
« Tu as sous-estimé ce que je suis prêt à sacrifier pour ma fille. Mercer Development n’est qu’un tas de béton, de poutres d’acier et de lignes comptables. Rien de tout cela n’a la moindre valeur comparé à un seul sourire de Lily. Mais tu as fait une seconde erreur, bien plus stupide encore pour quelqu’un qui prétend jouer aux échecs financiers. »
Victoria perdit un peu de son arrogance. « Quoi donc ? »
Daniel se tourna vers Marcus. « Tu te souviens du protocole de sécurité renforcé que nous avons installé à Bellhaven après les menaces de grève de l’an dernier sur le chantier du port ? »
Marcus esquissa un sourire carnassier. « Les caméras professionnelles à déclenchement sonore et captation haute définition dans le bureau, le grand salon et le hall d’entrée. »
« Exactement », poursuivit Daniel sans quitter Victoria des yeux. « Chaque mot que tu as prononcé ce matin dans ce hall, chaque menace contre Lily, la gifle que tu m’as assénée, et tes aveux explicites sur ton entente illicite avec Blackwood Partners sont actuellement enregistrés sur le serveur cloud sécurisé de la société. Le parquet financier de Manhattan adore ce genre d’éléments préliminaires. Et j’ai l’intime conviction que les journalistes du Wall Street Journal qui patientent actuellement dans mon jardin trouveront cet enregistrement bien plus croustillant que les photos de notre échange de vœux. »
Le visage de Victoria se figea dans un masque d’effroi absolu. La couleur déserta ses joues, laissant place à une pâleur cadavérique.
« Daniel… non… Tu ne ferais pas ça. La réputation de ta famille… »
« Tu as foulé aux pieds la mémoire de ma famille », trancha-t-il. « Marcus, fais entrer les agents de sécurité postés à la grille sud. Qu’ils escortent Madame Vale jusqu’à sa voiture. Elle a dix minutes pour quitter Bellhaven. Si elle remet les pieds sur cette propriété ou s’approche à moins de cinq cents mètres de Lily, transmets les fichiers au procureur sans passer par moi. »
« C’est déjà en cours d’envoi à notre cabinet », répondit le juriste en refermant son écran d’un coup sec.
Deux agents de sécurité en costume noir, prévenus par l’interphone interne, firent irruption dans le vestibule. Victoria comprit que la partie était définitivement perdue. Elle jeta un dernier regard venimeux à Daniel, releva les pans de sa robe nuptiale désormais salie par la poussière de l’entrée et quitta les lieux d’un pas précipité, encadrée par les vigiles, sans un mot de plus.
Chapitre 5 : Devant le monde
Daniel resta immobile au centre de la vaste pièce, les yeux fixés sur les portes refermées. Le silence qui retomba sur Bellhaven n’était plus étouffant ; il avait la clarté purificatrice d’un orage qui venait enfin d’éclater.
« Tu vas bien, mon vieux ? » demanda Marcus en posant une main fraternelle sur son épaule.
« Je n’ai jamais été aussi lucide de toute ma vie », répondit Daniel en dénouant lentement le nœud de sa cravate de cérémonie. « Viens avec moi dehors. Nous avons deux cents personnes à libérer. »
« Tu veux que j’y aille seul ? Je peux inventer une maladie soudaine, un malaise… »
« Non », coupa Daniel fermement. « Plus de mensonges. Pas ici. Pas aujourd’hui. »
Il remit sa veste d’aplomb, passa une main dans ses cheveux bruns pour chasser la tension qui nouait ses tempes, et franchit les hautes portes-fenêtres qui donnaient sur les terrasses extérieures.
Le spectacle était grandiose. Sous un soleil d’automne éclatant, la vaste pelouse qui descendait en pente douce vers l’Hudson avait été transformée en une cathédrale à ciel ouvert. Des arches monumentales couvertes d’orchidées blanches et de roses pâles encadraient une allée de soie immaculée. Les invités, vêtus de leurs plus beaux atours, échangeaient des rires légers en sirotant du champagne. L’orchestre à cordes venait d’entamer une sonate de Vivaldi.
Dès que Daniel apparut au sommet du perron, sans fleur à la boutonnière et sans la mariée à son bras, les conversations s’éteignirent peu à peu. Les têtes se tournèrent. Une onde d’incompréhension parcourut l’assemblée.
Daniel descendit les marches de pierre d’un pas mesuré et prit place devant le micro installé près de l’autel improvisé. Le maître de cérémonie lui céda la place avec un air profondément déconcerté.
« Mesdames et messieurs, chers amis, chers partenaires », commença Daniel, sa voix résonnant avec une netteté cristalline à travers le système d’amplification.
Le silence se fit si profond qu’on entendait le froissement des feuilles d’érable sous le vent du fleuve.
« Je vous remercie tous d’avoir fait le voyage jusqu’à Bellhaven aujourd’hui. Nombre d’entre vous ont traversé le pays pour être témoins de ce qui devait être une nouvelle union, un nouveau départ pour ma famille. Mais il n’y aura pas de mariage aujourd’hui. »
Un murmure stupéfait s’éleva de la foule. Des journalistes assis aux rangs réservés à la presse commencèrent immédiatement à pianoter sur leurs téléphones portables.
« La vie est parfois une suite d’aveuglements », poursuivit Daniel, le regard serein, embrassant la foule avec une franchise désarmante. « Après la disparition d’Anna, j’ai cru qu’il était de mon devoir de réparer les morceaux brisés de notre existence en cherchant à recréer artificiellement ce qui avait été perdu. J’ai confondu le désir légitime de tourner la page avec l’illusion d’une façade respectable. Mais aucune entreprise, aucune convenance sociale, aucune alliance mondaine ne mérite que l’on sacrifie la vérité. Et par-dessus tout, rien ne justifiera jamais qu’un homme mette en péril le bonheur, la dignité et la sécurité de son propre enfant. »