— Je suis un associé ! cracha Trent, la voix cassée, tentant de relever la tête. Ces obligations sont à mon nom légal autant qu’au sien ! Tu ne peux pas me faire disparaître, Alessio. Tout le syndicat maritime sait que j’étais censé superviser le transit ce soir. Si je ne me présente pas demain à Montréal, les autorités fédérales recevront un dossier complet sur les activités du quai 14 ! J’ai placé des copies de sauvegarde chez un notaire à New York !

— Il n’y a pas de notaire à New York, Trent, répondit Alessio avec une lassitude presque triste. Ton notaire s’appelait Charles Higgins. Il a pris sa retraite il y a deux ans après avoir revendu l’ensemble de ses archives numérisées à mes bureaux d’audit. Je sais ce que contient ton dossier. Je sais ce que tu vaux. Et surtout, je sais ce que tu ne vaux pas. »

Alessio fit un signe de la main à l’un de ses lieutenants.

« Faites monter les chauffeurs dans les camionnettes de service et renvoyez-les chez eux après vérification de leurs téléphones. Ces camions repartent immédiatement pour notre dépôt sécurisé de Worcester. Rien de tout cela n’a jamais franchi la Porte Neuf. »

Les hommes s’exécutèrent avec une précision chirurgicale. En moins de dix minutes, le terminal fut vidé de ses véhicules clandestins. Il ne resta plus au bord du quai que la berline d’Alessio, ses trois gardes les plus fidèles, et Trent, toujours agenouillé sur le bord glissant du quai d’embarquement, les pieds presque suspendus au-dessus de l’eau noire qui clapotait contre les piliers de béton.

« Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Trent, ses dents claquant violemment sous l’effet du vent d’est et de la terreur montante. Alessio… pense à Sylvia. Tu crois qu’elle veut voir son nom mêlé à un meurtre ? Tu crois qu’elle pourra vivre en sachant ce que tu as fait pour elle ?

— Sylvia ne saura rien de ce qui va se passer ici, dit Alessio en s’accroupissant pour être à la hauteur des yeux injectés de sang de son beau-frère. Sylvia est actuellement à la clinique. Dans quelques heures, ses fractures seront réduites. Dans quelques mois, elle réapprendra à se servir de sa main. Et dans un an, elle aura oublié jusqu’au son de ta voix.

— Tu es un monstre… siffla Trent dans un dernier sursaut de fierté dérisoire.

— Non, corrigea Alessio sans la moindre colère. Je suis son frère. Et dans ce monde, c’est la seule institution qui ne signe jamais d’accord de faillite. »

Alessio se releva. Il ne sortit aucune arme. Il n’adressa pas un dernier mot à l’homme au sol. Il fit simplement deux pas en arrière vers sa voiture et referma les pans de son pardessus.

Deux de ses hommes s’approchèrent de Trent par derrière. Ils ne sortirent pas non plus de pistolets. Ils lui passèrent simplement une corde de chanvre lestée de deux maillons de chaîne de remorqueur autour des chevilles, avec les gestes méthodiques de marins préparant une amarre pour la nuit. Trent commença à hurler, mais le bruit d’une corne de brume résonnant au loin sur le port étouffa ses cris avant qu’ils ne puissent franchir les limites du périmètre industriel.

Un bruit sourd, une gerbe d’eau saumâtre illuminée un court instant par les phares de la berline, puis le fleuve reprit son cours impassible. Les remous noirs se refermèrent sur la surface, effaçant jusqu’à la mémoire de l’homme qui avait osé lever la main sur une fille de la maison Grimaldi.

Chapitre 4 : La lumière blanche de Milton

L’aube se leva sur la petite ville de Milton sans bruit, drapée dans un brouillard laiteux qui adoucissait la silhouette des grands chênes centenaires entourant la clinique privée.

Au deuxième étage du pavillon ouest, loin des bruits de la ville et des rumeurs portuaires, la chambre sentait l’antiseptique, le linge propre et la fleur de lavande. Les rideaux épais avaient été tirés à moitié pour laisser entrer la première lueur pâle du matin sans agresser les yeux de la patiente.

Sylvia ouvrit lentement les paupières. L’engourdissement de l’anesthésie commençait à se dissiper, remplacé par une douleur sourde mais tolérable, fermement contenue par les perfusions qui gouttaient régulièrement à la tête de son lit médicalisé. Son bras gauche était immobilisé dans une résine blanche impeccable, reposant sur un coussin ergonomique. Ses doigts, bien que légèrement enflés, étaient chauds. Elle essaya de les bouger : le pouce et l’index répondirent à son injonction sans cette déchirure atroce qui l’avait terrassée la veille dans le salon.

Sur le fauteuil en cuir installé près de la fenêtre, Alessio était assis.

Il avait ôté son pardessus et sa veste de costume. En simple chemise blanche aux manches retroussées sur ses avant-bras, il lisait tranquillement un journal financier, une tasse de café fumant posée sur la petite table d’appoint à côté de lui. Il n’avait pas l’air d’un homme qui venait de traverser une nuit de traque et de sentence expéditive. Ses traits étaient reposés, son regard serein.

Entendant le froissement léger des draps, il posa son journal et tourna la tête vers elle.

« Comment te sens-tu ? demanda-t-il doucement.

— Ça tire un peu, murmura Sylvia d’une voix encore pâteuse. Mais… l’étau est parti. La pression dans le coude n’est plus là.

— Le docteur Varga a fait un travail remarquable. Une simple fracture nette au radius, sans déplacement complexe des tendons. Dans six semaines, tu porteras une attelle légère. Dans trois mois, tu pourras rejouer du piano si tu le souhaites. »

Sylvia regarda le plafond blanc immaculé pendant un long moment. La mémoire des événements de la veille remontait par vagues ordonnées : le steak brûlé sur la poitrine de Trent, le casier de vin écroulé, les révélations sur la Porte Neuf, les bruits de camions, les yeux effrayés d’Helen.

« Où est-il ? demanda-t-elle sans le regarder, la voix à peine plus haute qu’un souffle.