« Ce matin-là, ajouta Irene en réprimant un sanglot de douleur, quand tu es parti pour l’aéroport en direction de Londres, elles sont montées dans notre chambre. Elles savaient que j’avais monté le dossier dans le coffre-fort mural. Margaret a exigé la combinaison. Carla avait déjà apporté une masse et un pied-de-biche au cas où je refuserais. Quand j’ai tenté d’appeler la police, ta mère m’a arraché le téléphone des mains et Carla m’a poussée contre la table de chevet. Elles voulaient brûler le dossier de Thomas, récupérer les titres de propriété au porteur et tout maquiller en cambriolage avec agression avant ton retour. Margaret me l’a hurlé au visage : avec un cambriolage et toi bloqué à l’étranger, personne ne douterait d’elles. »
Le détective Grant referma son carnet avec un claquement sec. Il se leva, sa mâchoire carrée contractée sous la tension.
« Le dossier en question, monsieur Wentworth, nous l’avons retrouvé intact sur le sol de votre chambre parmi les objets éparpillés. Il est actuellement sous scellés à l’institut médico-légal pour vérification d’empreintes et authentification d’écriture. Avec l’enregistrement vidéo de votre téléphone montrant les violences physiques et la destruction de biens, ainsi que les aveux partiels que Carla a déjà commencé à lâcher au commissariat pour sauver sa propre peau, vos proches ne sortiront pas de garde à vue de sitôt. »
Il nous adressa un salut respectueux avant de quitter la chambre. Le silence qui s’abattit alors sur la pièce fut assourdissant, uniquement troublé par le bourdonnement discret des moniteurs cardiaques.
Je me laissai glisser à genoux près du lit, enfouissant mon visage dans le drap rêche. Je n’avais rien vu. J’avais été le parfait idiot docile, aveuglé par cette fausse culpabilité filiale que Margaret avait passée des décennies à m’inculquer. Combien de fois avais-je demandé à Irene de faire preuve de patience ? Combien de fois avais-je excusé les caprices venimeux de ma sœur sous prétexte qu’elle avait manqué d’affection paternelle ?
« Austin, murmura Irene. »
Elle posa sa main encore tremblante sur mes cheveux.
« Regarde-moi. »
Je levai les yeux, incapable de dissimuler mes larmes.
« Ce n’est pas ta faute si elles sont des monstres, dit-elle posément. Mais c’est ta responsabilité de faire en sorte qu’elles ne nous détruisent pas. Ni moi, ni cet enfant. »
« Je te jure que plus jamais elles n’approcheront de toi, répondis-je, chaque mot gravé comme un serment dans ma chair. C’est terminé. Elles sont mortes pour nous. »
Chapitre 4 : La Chute de Margaret
Les semaines qui suivirent ressemblèrent à une longue et méthodique démolition. Dès le lendemain de l’hospitalisation d’Irene, j’ordonnai le changement immédiat de toutes les serrures de notre propriété, ainsi que l’installation d’un système de surveillance professionnel doté d’une équipe de sécurité privée en faction jour et nuit. Les cartes bancaires de Margaret et Carla rattachées aux comptes de la holding familiale furent révoquées sans préavis. Les voitures de fonction qu’elles utilisaient furent saisies par huissier à leur domicile.
Au commissariat central, les masques s’effritèrent à une vitesse déconcertante. Carla, incapable de supporter la promiscuité d’une cellule et la perspective d’une peine de réclusion criminelle, fut la première à céder. Devant son avocat commis d’office et les enquêteurs, elle déversa un flot ininterrompu d’accusations contre sa propre mère.
Elle admit que Margaret lui avait promis la moitié des biens fonciers si elles parvenaient à détruire les preuves concernant Thomas. Elle confessa également que Margaret avait systématiquement empoisonné l’atmosphère du couple depuis l’annonce du mariage, incapable d’accepter qu’une femme extérieure prenne le contrôle du patrimoine.
Margaret, en revanche, adopta une posture théâtrale qui frisait la folie pure. Lors de la première audience préliminaire pour sa mise en accusation et sa demande de liberté sous caution, elle apparut vêtue d’un tailleur terne, l’air affligé, feignant la faiblesse pour attendrir le juge.
Quand elle m’aperçut assis sur le banc des victimes aux côtés de notre avocat, ses yeux s’illuminèrent d’une lueur étrange, oscillant entre la supplication et la fureur la plus totale.
« Austin ! cria-t-elle à travers le prétoire avant que les agents de police ne la retiennent. Dis-leur ! Dis-leur que tout ceci n’est qu’un malentendu familial ! C’est cette fille, cette usurpatrice qui t’a lavé le cerveau ! J’ai fait tout cela pour toi, pour protéger l’héritage de ton père ! »
Je la fixai sans ciller, le visage de marbre. Pour la première fois de ma vie, je ne vis pas ma mère. Je vis une femme manipulatrice, rongée par la cupidité et le besoin maladif de contrôle, prête à tuer son époux et à massacrer sa belle-fille enceinte pour préserver son train de vie et ses illusions de grandeur.
Le procureur n’eut aucun mal à démonter les arguments de la défense. Le rapport toxicologique vieux de douze ans fut officiellement authentifié par l’ancien associé de Thomas, qui avait lui-même conservé une copie scellée des inquiétudes du défunt. Le parquet requit l’exhumation du corps de mon père afin de procéder à une analyse des tissus osseux et des phanères, capable d’identifier la présence de métaux lourds et de toxines persistantes.
Face à la perspective d’une accusation de meurtre avec préméditation s’ajoutant aux chefs de violences aggravées sur femme enceinte, tentative d’extorsion et destruction de preuves, le juge refusa catégoriquement toute libération conditionnelle. Margaret fut renvoyée en détention préventive dans l’établissement pénitentiaire de haute sécurité de la région, en attendant l’ouverture de son procès aux assises.
Carla, quant à elle, bénéficia d’un régime moins sévère en raison de sa coopération avec les autorités judiciaires, mais elle fut néanmoins inculpée de complicité de violences volontaires et de vol aggravé. Enfermée dans l’attente de son jugement, elle se vit refuser tout contact avec moi par une ordonnance d’éloignement absolue.
Leur règne de terreur et de mensonges s’achevait dans les couloirs froids et carrelés d’un palais de justice.
Chapitre 5 : La Cicatrice et la Renaissance