« Non ! Non, je te jure que non ! » a-t-elle crié en se tordant les mains. « J’ai essayé, mais ton mot de passe était trop long, et la session s’était verrouillée. Je n’ai rien pu prendre ! Alors Varga a perdu patience. Vendredi dernier, deux de ses hommes m’ont suivie jusqu’à chez toi. Ils m’ont attendue au coin de la rue. Ils m’ont dit que si je ne leur apportais pas au moins deux mille dollars en liquide avant mardi soir pour prouver ma bonne foi, ils s’en prendraient à ce que j’avais de plus cher. Ils… ils ont mentionné Lily, Claire. Ils m’ont dit qu’ils savaient dans quelle école elle allait parce qu’ils m’avaient vue aller la chercher. »
L’horreur pure a envahi mon esprit. Tout prenait un sens macabre, monstrueux.
Rachel n’avait pas seulement volé la tirelire de sa nièce pour s’acheter un sac à main de luxe. Le sac était sans doute un faux acheté pour donner le change, ou un résidu de ses folies passées. Elle avait volé l’argent de Lily pour payer un acompte à des criminels qui avaient surveillé mon enfant, mon trésor, ma vie entière. Et elle les avait attirés jusqu’à mon propre foyer.
« Tu as amené des usuriers devant la maison de ma fille », ai-je dit d’une voix si basse qu’elle en devenait presque inaudible.
« J’étais terrifiée, Claire ! Je ne savais pas quoi faire ! J’avais besoin de ces seize cents dollars pour compléter les deux mille qu’ils exigeaient ! Je pensais te demander le reste demain par message ! Je voulais juste nous protéger ! »
« Tu ne nous as pas protégées, Rachel. Tu nous as vendues. »
Je n’ai pas attendu une seconde de plus. J’ai ouvert la porte de son appartement et je suis sortie sur le palier.
« Claire, attends ! Ne me laisse pas ! Qu’est-ce que je vais faire ? Ils vont venir demain matin ! » criait-elle depuis le pas de sa porte, ses pas hésitant à me suivre dans l’escalier.
Je me suis arrêtée au bas des marches, me tournant une dernière fois vers cette femme qui partageait mon sang mais avec qui je n’avais plus rien en commun.
« Tu vas assumer les conséquences de tes choix, Rachel. Pour la première fois de ta misérable existence. Et si un seul de ces hommes s’approche à moins de cent mètres de chez moi ou de l’école de Lily, ce ne sera pas seulement la police que j’enverrai. Je remettrai ce carnet de comptes et tous les relevés de succession au procureur de la République pour vol aggravé, détournement d’héritage et fraude fiscale. Tu as jusqu’à l’aube pour disparaître de nos vies. »
Je suis sortie dans la nuit noire.
L’air froid m’a cinglé le visage, chassant la nausée qui menaçait de me submerger. Dès que je suis montée dans ma voiture, j’ai verrouillé les portières de l’intérieur. Mes mains ne tremblaient plus. Une lucidité implacable, forgée par l’instinct maternel le plus primaire, avait pris le contrôle de mon esprit.
Chapitre 5 : La ligne de défense
Il était une heure du matin passée lorsque je suis revenue dans mon quartier. Marc veillait toujours, assis sur une chaise en bois dans le couloir, un livre de mots croisés sur les genoux.
« Tout va bien, Claire ? » a-t-il demandé en me voyant arriver, remarquant immédiatement la pâleur cadavérique de mon teint et le carnet que je serrais contre ma poitrine.
« Pas tout à fait, Marc. Mais ça va aller. Merci d’avoir veillé. »
Je suis entrée chez moi. J’ai immédiatement vérifié toutes les fenêtres du rez-de-chaussée, tiré les verrous de sécurité que j’avais fait installer l’année précédente, et enclenché l’alarme périmétrique que je n’utilisais presque jamais.
Puis, je suis montée voir Lily.
Elle s’était réveillée, sans doute dérangée par le cliquetis des serrures. Elle était assise au milieu de son lit, serrant toujours son lapin en peluche contre son cœur, ses yeux immenses fixés sur la porte.
« Maman ? »
Je me suis assise sur le bord de son matelas et je l’ai prise dans mes bras. Son odeur de shampoing doux et de savon d’enfant a agi comme un baume sur mon esprit tourmenté.
« Tout est réglé, ma chérie. Tu n’as plus jamais à avoir peur de tante Rachel. Elle ne reviendra plus ici. »
« Tu es fâchée contre moi ? » a-t-elle redemandé, sa petite voix étranglée par une culpabilité d’enfant si injuste.
« Jamais contre toi, mon amour. Jamais. Tu as été très courageuse de me dire la vérité. Tu as fait exactement ce qu’il fallait faire. C’est tante Rachel qui a fait de très mauvaises choses, et les adultes doivent payer pour leurs erreurs. Ton argent est en sécurité. Je l’ai mis dans un coffre où personne ne pourra jamais y toucher, sauf toi quand tu seras grande. D’accord ? »
Elle a hoché la tête, son petit corps se détendant enfin contre le mien.
« D’accord, maman. »
Elle s’est rendormie quelques minutes plus tard. Je suis restée à ses côtés jusqu’à ce que les premières lueurs grises de l’aube filtrent à travers les stores vénitiens de sa chambre.
À six heures et demie, mon téléphone a sonné.
Ce n’était pas Rachel. C’était le numéro direct du commissariat central de notre secteur.
« Madame Claire Moreau ? »
« Oui, c’est moi. »
« Ici le lieutenant Marchand, de la brigade de répression des fraudes et du grand banditisme. Nous avons intercepté votre sœur, Rachel Moreau, il y a deux heures lors d’une opération ciblée sur un établissement de jeu clandestin dans le secteur Est. Elle a mentionné votre nom et celui de votre fille au cours de sa déposition préliminaire, ainsi qu’une affaire de tentative d’extorsion et de vol de documents confidentiels. »
J’ai fermé les yeux, sentant une immense vague de soulagement et d’amertume se mélanger en moi.
« Elle est chez vous ? »