La phrase s’éteignit dans un grésillement froid, laissant derrière elle un silence plus assourdissant qu’une détonation. Sur le petit écran fissuré du vieux téléphone, l’image tremblotait encore un instant : on y voyait Victoria, son visage d’ordinaire si gracieux et lisse, métamorphosé en un masque de cruauté pure, penchée sur le visage hagard d’Eleanor. On y voyait ses ongles manucurés s’enfoncer sans pitié dans la chair fripée du bras de la vieille femme, puis le geste violent du bras balayant la table, le vase en céramique bleue qui volait en éclats contre le mur, et l’intervention désespérée d’Emily qui se jetait au sol pour faire rempart de son propre corps.

Richard resta pétrifié. Le sang battait à ses tempes avec la violence d’un marteau pneumatique. Ses phalanges blanchirent autour de l’appareil.

Chaque seconde de sa vie conjugale défila devant ses yeux comme une succession de mensonges orchestrés au millimètre près. Les doutes qu’il avait balayés d’un revers de main, les petites phrases perfides glissées par Victoria au détour d’un dîner — « Ta mère perd la tête, mon chéri… Elle devient agressive… Ce n’est plus la femme que tu as connue… » —, les chutes inexpliquées, les bleus que sa femme mettait sur le compte d’une fragilité capillaire liée à l’âge.

Et lui, l’héritier lucide, le gestionnaire impitoyable du groupe Coleman, s’était laissé berner comme un enfant aveugle. Pire encore : à peine entré dans la chambre, trompé par la mise en scène macabre de Victoria qui pleurait près du meuble, il avait vu sa mère au lit, le vase cassé, et Emily au sol. Victoria avait crié : « Elle l’a agressée ! » Et dans un accès d’angoisse féroce, il avait levé la main sur Emily.

Richard posa les yeux sur l’infirmière.

Emily se tenait debout maintenant, appuyée contre le chambranle de la porte de la salle d’eau. Sa lèvre fendue saignait toujours goutte à goutte, tachant le col blanc de sa blouse d’un cramoisi accusateur. Mais le pire n’était pas la coupure. C’était l’empreinte nette, violacée, des cinq doigts de Richard qui s’imprimait sur sa joue pâle. Elle ne pleurait pas. Son regard était d’une dignité minérale, une souffrance froide qui transperçait le cœur de Richard d’un remords insupportable.

« Emily… » murmura-t-il, la voix brisée par un dégoût viscéral dirigé contre lui-même. « Mon Dieu… Emily, je… »

« Ne me regardez pas, Monsieur Coleman, » souffla-t-elle sans colère, mais avec une lassitude infinie. « Regardez plutôt votre épouse. »

Victoria comprit que l’échafaud venait d’être dressé.

Pendant une demi-seconde, la panique déforma ses traits aristocratiques. Mais la bête acculée ne supplie pas : elle montre les dents. L’air suppliant et les larmes de crocodile s’évaporèrent instantanément de son visage, remplacés par une froideur de marbre, une haine brute qui fit frémir Eleanor sur son lit médicalisé.

« Tu crois avoir gagné avec ce misérable enregistrement, Richard ? » ricana-t-elle, redressant la tête avec une arrogance venimeuse. Sa voix n’avait plus rien de la douceur mielleuse qui avait charmé les réceptions de la haute société. « Regarde-toi. Tu trembles. Tu as toujours été un fils médiocre et un mari pitoyable. Tu penses que quelqu’un va te croire, toi, l’homme d’affaires instable qui vient de lever la main sur une employée sous mes yeux ? »

« Tais-toi, » dit Richard d’une voix sourde, presque inaudible.

« Non, je ne me tairai pas ! » cracha-t-elle en avançant vers lui, le regard flamboyant. « Ta mère pourrit dans ce lit depuis dix-huit mois ! Dix-huit mois que cette vieille carcasse draine l’énergie de ce domaine, ton argent, tes attentions ! J’ai droit à cette succession autant que toi ! La fondation, les actions du consortium Coleman… tout cela m’appartient légitimement pour avoir enduré ton absence et ses gémissements de grabataire ! »

Eleanor laissa échapper un sanglot étouffé, ramenant ses draps contre sa poitrine comme pour se protéger d’un souffle empoisonné.

« Tu ne toucheras pas à un seul centime de ma famille, Victoria, » dit Richard, ses yeux noirs injectés d’un mépris glacial. « Tu ne sortiras de cette maison qu’entre deux policiers. »

Un sourire tordu, sinistre, étira les lèvres carminées de Victoria.

« Vraiment ? Tu crois que j’ai attendu ce soir pour assurer mes arrières ? »

D’un mouvement brusque, elle plongea la main dans son sac à main en cuir de crocodile posé sur la commode et en sortit une petite fiole en verre ambré ainsi qu’un stylo plume doré.

« Tu te demandes pourquoi ta mère s’affaiblissait de jour en jour ? Pourquoi ses analyses sanguines rendaient les médecins perplexes ? Tu pensais vraiment que c’était une dégénérescence naturelle, crétin ? » Elle agita la fiole sous le nez de Richard. « Une dose infinitésimale de digitaline dans son thé chaque après-midi. Invisible aux dosages standards sans recherche toxicologique ciblée. Elle n’aurait pas passé la fin du mois. Et le testament modifié est déjà prêt dans le coffre de mon avocat, paraphé par sa main tremblante… ou du moins ce qu’un expert médico-légal sous-payé certifiera être sa signature. »

Emily étouffa un cri d’horreur : « Espèce de monstre… »

« Et toi, la boniche, tais-toi ! » hurla Victoria.

C’est à cet instant précis que la sonnette du portail principal retentit au loin, suivie par le hurlement perçant et discontinu des sirènes d’urgence qui remontaient la longue allée pavée du manoir des Coleman. Le service de sécurité privée et l’ambulance arrivaient en trombe.

Victoria pâlit légèrement en entendant le vacarme des gyrophares qui balayaient déjà la cime des chênes centenaires à travers les grandes baies vitrées de la chambre.

« Tu as cru me piéger, Richard ? » siffla-t-elle.

Avant que Richard n’ait pu esquisser le moindre geste pour la ceinturer, Victoria fit volte-face, bouscula violemment Emily contre l’angle d’une table basse, et s’engouffra dans le couloir dérobé menant aux anciens appartements de service et au garage souterrain.

« Emily ! Restez avec ma mère ! » cria Richard en se précipitant à sa poursuite.