« Taisez-vous, imbécile ! » cracha Delcourt entre ses dents serrées, tentant désespérément de préserver sa superbe d’homme influent. Puis, se tournant vers moi avec un sourire crispé qui ressemblait à un rictus : « Très bien, Hélène. Voyons quelle comédie vous avez orchestrée. Si vous croyez m’impressionner avec votre notaire de campagne à la retraite, vous vous trompez lourdement. »
Ils pénétrèrent dans le hall. L’écho de leurs pas sur les tomettes d’époque semblait résonner comme une marche funèbre.
Dans le grand salon, la scène était prête. Devant le feu de bois crépitant dans l’âtre se tenaient trois hommes. Assis dans le fauteuil club en cuir usé, Maître Morin, octogénaire aux tempes argentées, portait ses lunettes d’écaillé sur le bout du nez, un épais dossier bleu posé sur les genoux. Debout près de la fenêtre, deux inspecteurs de la division économique et financière, le capitaine Renard et sa collègue le lieutenant Mercier, portaient leurs brassards orange de police judiciaire posés sur le coin du guéridon.
En apercevant Renard, Delcourt s’immobilisa net. Ses mains commencèrent à trembler de manière perceptible, forçant l’avocat à les dissimuler dans les poches de son pardessus.
« Bonjour, Charles », dit doucement Maître Morin de sa voix caverneuse et posée. « Cela fait bien longtemps. Pas depuis ta radiation temporaire de l’Ordre en 2012 pour ce litige suspect sur la succession Mercier, si ma mémoire ne me trahit pas. »
« Morin… » articula péniblement Delcourt. « Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? Nous réglions une affaire strictement intrafamiliale. »
« Jeter un verre d’eau au visage d’une femme de soixante-onze ans après avoir falsifié son testament n’a rien de familial, Monsieur », intervint sèchement le capitaine Renard en montrant sa commission de police. « Veuillez vous asseoir. Vous aussi, Madame. »
Vanessa jeta un regard suppliant à Daniel, mais son mari restait debout près de la porte, les bras croisés, le regard impénétrable. Prise de panique, elle s’effondra sur le canapé en tissu damassé, cramponnée à son sac de marque comme à une bouée de sauvetage.
Maître Morin ouvrit le dossier bleu avec une lenteur calculée. Le froissement du papier paraissait assourdissant dans la pièce close.
« Charles », commença le vieux notaire, « vous pensiez avoir trouvé une proie facile en la personne d’Hélène. Vous avez attendu qu’elle subisse son traitement lourd pour sa pneumonie au centre hospitalier l’hiver dernier. C’est là que votre petite entreprise criminelle s’est mise en branle. »
Morin tira une première feuille plastifiée. « Pièce numéro un : un faux certificat médical de dépendance totale et d’altération du discernement, signé d’un praticien généraliste qui s’avère être votre cousin germain. Manque de chance pour vous, le chef de service de pneumologie de l’hôpital a certifié sous serment hier soir qu’Hélène Laurent a toujours conservé l’intégralité de ses facultés cognitives durant son séjour. »
Vanessa émit un gémissement étouffé, tournant des yeux exorbités vers son père.
« Pièce numéro deux », poursuivit Morin imperturbable. « L’acte constitutif de la société ‘Le Cèdre’, par lequel Daniel et sa mère étaient censés apporter ce domaine immobilier en échange de parts sans droit de vote réel, laissant l’administration financière exclusive à Vanessa. Vous avez imité la signature d’Hélène sur l’acte notarié paraphé dans un office véreux de banlieue. Mais nous avons fait analyser l’encre et les tracés par les experts légistes du laboratoire de police scientifique de Lyon dès l’alerte donnée par Hélène la semaine passée. Le verdict est sans appel : faux manifeste par calque numérique. »
« Ce n’est pas moi ! » cria soudain Vanessa, les larmes dévalant enfin ses joues, emportant son mascara noir. « C’est papa qui a tout préparé ! Il m’a dit que Daniel était incapable de gérer les affaires, que nous allions être ruinés à cause de la boutique de prêt-à-porter ! J’avais des dettes de loyer commercial, les fournisseurs me poursuivaient, les créanciers menaçaient de saisir notre appartement en ville ! Il m’a dit que cette vieille maison valait plus d’un million et demi d’euros et que c’était notre seule issue ! »
« Tais-toi, idiote ! » hurla Delcourt, les veines de son cou saillant comme des cordages sous sa chemise amidonnée. « Ne dis plus un mot sans un avocat ! »
« Mais nous sommes cuits, papa ! Tu ne vois pas qu’ils savent tout ?! » sanglotait-elle sans retenue.
Je me suis avancée vers le centre du tapis d’Aubusson, le pas lourd et digne. Je me suis arrêtée à un mètre à peine de la femme qui, hier soir encore, me dévisageait avec un souverain dégoût.
« Tu as voulu me jeter dehors, Vanessa », lui dis-je d’un ton mesuré où ne perçait pas la moindre haine, seulement une immense désolation. « Tu pensais que mes mains usées par la craie et par le labeur d’une vie entière n’étaient plus bonnes qu’à tenir une canne dans un hospice. Tu as oublié que chaque pierre de cette maison a été posée avec ma sueur, pas avec l’argent sale de vos montages financiers. Tu n’as pas seulement trahi une vieille femme. Tu as brisé l’homme qui t’aimait et qui croyait en toi. »
Daniel détourna la tête, incapable de regarder celle qu’il avait épousée. Une larme solitaire coula sur sa joue d’homme meurtri, mais sa posture resta droite, inébranlable aux côtés de sa mère.
Le capitaine Renard fit un pas en avant, sortant une paire de menottes de son blouson en cuir.
« Charles Delcourt, Vanessa Delcourt-Laurent, je vous informe que vous êtes placés en garde à vue pour escroquerie en bande organisée, faux et usage de faux en écriture publique, et tentative d’extorsion de signature au préjudice d’une personne vulnérable. Vous avez le droit de garder le silence… »
Chapitre 5 : Les décombres et la renaissance
La maison a retrouvé son calme après le départ des deux véhicules de police.