Chapitre 3 : L’assaut matinal
À huit heures précises le lendemain, la brume matinale couvrait encore la pelouse lorsque le vrombissement agressif d’un gros moteur a déchiré la tranquillité du quartier.
J’étais déjà debout depuis cinq heures. Habillée d’un tailleur en tweed sombre, impeccablement coiffée, j’attendais dans la cuisine en sirotant un café noir. Daniel, assis en face de moi, n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Son visage était cireux, ses traits tirés, mais dans ses yeux ne brillait plus l’hésitation craintive de la veille : une colère sourde, profonde, venait de supplanter sa naïveté.
Une portière a claqué, puis deux.
À travers le rideau de lin de la fenêtre, j’ai vu s’avancer trois silhouettes sur l’allée pavée : Vanessa, vêtue d’un manteau de cachemire beige, le visage fermé derrière de grandes lunettes noires ; son père, Maître Delcourt, un homme bedonnant à la chevelure argentée et au sourire carnassier ; et un troisième individu, un homme sec en costume étriqué tenant une serviette en cuir sous le bras.
Ils ne prirent même pas la peine de sonner avec courtoisie. Trois coups secs, martelés avec autorité, ébranlèrent la porte d’entrée.
« Laisse-moi ouvrir », dit Daniel en se levant d’un bond.
« Non », l’arrêtai-je fermement. « C’est ma porte. Reste derrière moi et n’interviens que si je te le demande. Observe et écoute. »
J’ai traversé le couloir à pas mesurés. J’ai déverrouillé les deux verrous de sécurité, puis j’ai tiré le battant de chêne vers l’intérieur.
Le vent d’automne s’est engouffré dans le vestibule. Vanessa s’est avancée d’un demi-pas, mais s’est heurtée à mon regard impassible. Son père a immédiatement pris les devants, bombant le torse avec l’arrogance des hommes habitués à plier la loi à leur bon vouloir.
« Hélène, commença Delcourt d’une voix mielleuse qui sonnait faux comme une pièce de plomb. Nous devons parler sérieusement. La scène déplorable d’hier soir prouve ce que nous craignions tous depuis plusieurs mois. Votre état de santé mentale se dégrade rapidement. Cette crise d’agressivité envers Vanessa… »
« Elle m’a jeté un verre d’eau au visage dans ma propre salle à manger, Delcourt », l’interrompis-je sans élever la voix, glaçante.
« Une réaction de panique face à votre démence naissante ! » rétorqua aussitôt Vanessa en retirant ses lunettes d’un geste sec. Ses yeux étaient injectés de sang. « Tu m’as menacée ! Tu as tenu des propos incohérents sur la propriété de cette maison. Mon père a apporté les documents nécessaires. Nous sommes venus avec Maître Vautrin, huissier de justice de la cour d’appel. Tu n’as plus la capacité juridique de jouir de ce bien. »
L’homme maigre au costume étriqué s’est raclé la gorge, mal à l’aise, évitant de croiser mon regard.
« Madame Laurent », balbutia l’huissier, « j’ai pour mission de dresser un constat conservatoire des biens mobiliers et de notifier un protocole d’hébergement médicalisé d’urgence requis par la famille… »
« Quelle famille ? » intervint la voix tonitruante de Daniel, qui surgit dans mon dos, se plaçant à ma droite.
Vanessa tressaillit. Elle ne s’attendait visiblement pas à trouver son mari ici, encore moins aux côtés de sa mère. « Daniel ? Qu’est-ce que tu fais là ? Tu devais me rejoindre au cabinet de papa ce matin ! »
« Je suis chez moi, Vanessa. Chez ma mère. »
Delcourt fronça les sourcils, agacé par cet imprévu. Il fit claquer sa langue avec condescendance. « Daniel, mon garçon, ne sois pas stupide. Tu es signataire des statuts de la société Civile Immobilière ‘Le Cèdre’. Tu as toi-même paraphé la délégation de gestion à Vanessa lors de l’octroi du prêt relais. Si ta mère refuse de quitter les lieux dans le calme pour intégrer la résidence médicalisée des Aubépines où une chambre a déjà été réservée et réglée d’avance, la banque saisira l’intégralité du domaine dès vendredi prochain. Vous vous retrouverez tous à la rue avec une faillite personnelle sur les bras. »
« C’est faux », dis-je simplement en croisant les bras.
« Comment osez-vous ? » siffla Delcourt en agitant l’index sous mon nez. « J’ai quarante ans de barreau, vieille folle ! Vos petites économies d’institutrice de province ne pèsent rien face aux titres exécutoires que je détiens ! »
« Vous n’avez rien du tout, Delcourt. Si ce n’est une plainte pénale pour faux, usage de faux, escroquerie en bande organisée et abus de faiblesse qui vient d’être déposée il y a exactement quarante-cinq minutes au parquet du tribunal de grande instance. »
Un silence de mort s’est abattu sur le perron. L’assurance de Delcourt s’est effritée d’un coup, comme un masque de plâtre sous la pluie. Ses petits yeux porcins ont vacillé de moi vers l’huissier, puis vers sa fille.
« De… de quoi parlez-vous ? » bégaya Vanessa, la voix soudain perchée dans les aigus.
« Entrez donc », leur dis-je avec une politesse venimeuse, en m’effaçant sur le côté. « Entrez tous les trois dans mon salon. Maître Morin, le bâtonnier honoraire et notaire historique de cette famille, ainsi que deux officiers de la police judiciaire de la brigade financière sont en train de finir leur café près de la cheminée. Ils sont impatients d’examiner vos ‘titres exécutoires’. »
Chapitre 4 : La souricière
Le visage de Delcourt passa du rose rubicond à une teinte grisâtre, presque terreuse.
Vanessa tenta de faire marche arrière d’un geste impulsif, mais Daniel s’avança vivement sur le perron, bloquant le passage vers l’escalier avec son mètre quatre-vingt-cinq.
« Tu voulais nous faire signer des papiers, Vanessa ? » dit Daniel, la mâchoire serrée, les yeux noirs d’un mépris qu’elle ne lui avait jamais connu. « Allons, viens au chaud. Ne sois pas timide. »
L’huissier, Maître Vautrin, comprit instantanément dans quel traquenard juridique son confrère véreux l’avait entraîné. Il recula d’un pas, levant deux mains tremblantes en signe de reddition professionnelle :
« Écoutez… je n’ai été mandaté que pour une simple signification amiable ! Si un contentieux pénal est ouvert avec présence policière, ma mission s’arrête immédiatement ici. Maître Delcourt, vous m’avez trompé sur la nature de cette procédure ! »