« Et où est le tissu ? »
J’apportai le sac hermétique contenant l’étole grise. Le commandant l’examina à travers le plastique transparent, sans l’ouvrir.
« Les techniciens de l’identité judiciaire vont faire un prélèvement immédiat, déclara-t-il. Cette odeur est caractéristique des solvants à base de chloroforme et de sédatifs utilisés en taxidermie ou dans les vieux cabinets vétérinaires. Le père de Dorothy Campbell n’était-il pas médecin de campagne ? »
« Si, murmurai-je. Elle a conservé toute son ancienne pharmacie dans sa demeure de famille. »
« Bien, dit le policier en refermant son carnet d’un coup sec. Le parquet va délivrer un mandat de perquisition en urgence pour risque de disparition de preuves. J’ai deux inspecteurs qui surveillent déjà sa maison. Marc, venez avec nous. Madame Campbell, préparez les enfants. Vous allez venir déposer plainte formellement au commissariat pour vous mettre sous protection le temps que l’arrestation soit effectuée. »
Chapitre 6 : L’affrontement final
Il était près de vingt et une heures quand le convoi se gara devant la grande maison victorienne de Dorothy Campbell, bâtisse austère aux volets clos qui semblait toiser le voisinage de toute sa superbe fanée.
Je n’étais pas censée être là, mais le commandant Maréchal avait accepté que je reste dans la voiture de Marc, stationnée de l’autre côté de la chaussée. Rose dormait sur la banquette arrière, enveloppée dans un plaid chaud, la tête posée sur les genoux de son petit frère qui veillait sur elle comme un petit garde du corps.
Les lumières du premier étage de la demeure étaient allumées.
À travers les voilages, on devinait plusieurs silhouettes. Dorothy n’était pas seule : elle avait réuni le conseil de famille. Tante Lena, l’avocat Valadier et deux cousins étaient visiblement en train de célébrer leur victoire anticipée ou de peaufiner leurs dépositions écrites pour le lendemain matin.
Quatre policiers en uniforme encadrèrent le commandant Maréchal alors qu’il montait les marches du perron de pierre.
La sonnette retentit, lugubre et puissante.
Quelques instants plus tard, la porte massive en chêne s’ouvrit. Dorothy apparut, vêtue d’un peignoir de soie pourpre, un verre de liqueur à la main. Son visage, d’abord hautain et irrité par l’interruption, se décomposa littéralement lorsqu’elle aperçut les uniformes et la plaque métallique brandie par le commandant.
« Que signifie cette mascarade ? s’écria-t-elle d’une voix perçante qui traversa la rue déserte. Qui vous permet de venir troubler ma tranquillité à cette heure ? »
« Dorothy Campbell, répondit la voix d’airain du commandant Maréchal. En vertu d’un mandat délivré par le procureur de la République, nous procédons à votre interpellation pour tentative d’administration de substance nuisible sur la personne du mineur Eli Campbell, et dénonciation calomnieuse préméditée. »
« Vous délirez ! hurla-t-elle en tentant de repousser les policiers pour refermer la porte. C’est la fille de cette femme qui a failli tuer mon petit-fils ! Tous mes proches ici présents peuvent témoigner ! Maître Valadier, faites quelque chose ! »
L’avocat, apparu dans l’entrée un verre à la main, blêmit en découvrant les insignes de la police judiciaire et recula prudemment dans l’ombre du vestibule, comprenant instantanément que le dossier venait de basculer dans le gouffre pénal.
« Nous avons l’enregistrement vidéo de votre arrivée sur les lieux, madame, poursuivit le policier sans élever la voix, un ton implacable résonnant dans la nuit. Nous vous voyons imbiber le tissu sous le porche à quinze heures dix. Nous avons les analyses préliminaires du laboratoire montrant qu’il s’agit d’un anesthésique volatil stocké dans vos propres flacons. Et vos empreintes papillaires sont partout sur le berceau de l’enfant. Vos complices éventuels seront poursuivis pour subornation de témoins. Veuillez vous retourner et placer vos mains dans le dos. »
Le silence qui suivit fut absolu.
Dans l’encadrement de la porte, Dorothy sembla rétrécir de vingt centimètres. La superbe, l’arrogance héréditaire, le masque de matriarche intouchable s’effondrèrent d’un seul coup, laissant apparaître une vieille femme amère, rabougrie par sa propre méchanceté. Ses yeux hagards balayèrent la rue sombre et finirent par se poser sur la voiture de Marc.
Elle me vit à travers la vitre baissée.
Je la regardai sans ciller, sans haine apparente, simplement avec la force inébranlable d’une mère qui venait de briser le piège tendu à ses petits.
« Claire… commença-t-elle à bégayer, sa voix n’étant plus qu’un filet rauque et pathétique. Claire, tu ne comprends pas… C’était pour préserver l’héritage de David… Tu n’es pas des nôtres… Tu ne pouvais pas comprendre… »
« David avait honte de ce que vous étiez devenue, Dorothy, lui répondis-je depuis la portière. Et aujourd’hui, vous n’avez plus rien. »
Les menottes se refermèrent sur ses poignets avec un cliquetis sec et définitif. Tante Lena, pétrifiée sur le seuil, détourna les yeux, tandis que les agents conduisaient la vieille femme sans ménagement vers l’arrière du fourgon cellulaire sous les regards de quelques voisins sortis sur leurs balcons.
Chapitre 7 : La vraie célébration
Il était plus de deux heures du matin lorsque nous franchîmes de nouveau le seuil de notre maison de Chestnut Street.
La maison était silencieuse, mais l’atmosphère n’était plus chargée de poison. Le mauvais esprit qui hantait ces murs depuis la mort de David venait d’être expulsé à jamais. Marc Vane m’avait accompagnée jusqu’à la cuisine pour m’aider à ranger le désordre laissé par la fuite des invités lâches et complices.
Eli dormait paisiblement dans son berceau d’appoint, le souffle régulier et les joues roses, parfaitement indemne selon le médecin légiste qui l’avait examiné au poste de police. Le produit n’avait été inhalé qu’à doses minimes grâce à la rapidité de mon intervention.
Dans la salle à manger, le grand gâteau d’anniversaire au chocolat était toujours intact au centre de la table, ses sept bougies blanches dressées, attendant un souffle qui n’était jamais venu.
Rose descendit l’escalier, vêtue d’un pyjama en flanelle propre, tenant Tommy par la main. Ses yeux n’étaient plus humides de terreur, mais brillaient d’une curiosité hésitante.
« Maman ? »