La perversité de ce plan dépassait tout ce que j’avais pu imaginer. Elle était prête à asphyxier un bébé de six semaines et à anéantir psychologiquement une fillette de sept ans le jour de son anniversaire pour préserver l’orgueil et l’argent de sa lignée.
Mon premier réflexe fut de hurler, de courir jusqu’à la maison bourgeoise de Dorothy à trois pâtés de maisons de là et de briser ses vitres à coups de pierres. Mais la colère aveugle était précisément ce qu’elle attendait. Elle voulait une veuve hystérique, violente, incapable de se contrôler devant la police.
Il me fallait des preuves irréfutables. Des preuves qu’aucun avocat complaisant ne pourrait balayer d’un revers de manche.
Je saisis mon téléphone portable et composai le numéro d’un homme qui m’avait promis son aide le jour des obsèques de David : Marc Vane, le notaire et ami d’enfance de mon époux.
« Marc ? C’est Claire. C’est arrivé. Dorothy est passée à l’attaque. »
À l’autre bout du fil, le silence fut pesant, suivi d’un soupir d’accablement :
« Qu’a-t-elle fait, Claire ? »
Je lui relatai méthodiquement chaque seconde de l’après-midi : l’interruption brutale de l’anniversaire, l’accusation publique contre Rose, la découverte du tissu imprégné dans le berceau, le témoignage de Tommy, et enfin la carte de visite de son confrère avec les instructions manuscrites.
« Mon Dieu… murmura Marc, la voix tremblante d’indignation. Je savais qu’elle n’acceptait pas le testament, mais risquer la vie du petit… C’est criminel. Claire, tu as le tissu ? »
« Oui, emballé hermétiquement dans un sac de congélation. Je n’y ai touché qu’avec des gants de latex que j’ai pris dans la pharmacie. »
« Parfait. Écoute-moi bien. La carte de visite est une excellente pièce indiciaire, mais son écriture seule ne suffira pas si elle prétend l’avoir perdue il y a des semaines. Il nous faut le lien matériel direct reliant le produit chimique à son domicile ou à son sac. As-tu vérifié les caméras de surveillance du carrefour ? »
« La caméra de la ville ne pointe pas vers notre perron, répondis-je, désespérée. Mais attends… La sonnette connectée que David avait installée l’année dernière sur la porte d’entrée ! »
« Elle enregistre les mouvements ? »
« Oui, avec audio et vidéo haute définition sauvegardés sur le serveur cloud ! »
« Ne touche à rien sur ton téléphone, m’ordonna Marc. Va sur ton ordinateur, exporte les flux de treize heures à dix-sept heures sur une clé USB et fais trois copies. Je préviens le capitaine Maréchal au commissariat central. Il était un proche de David au club de tir. Il ne laissera pas passer ça. Ne quitte pas la maison. Verrouille tout. J’arrive dans vingt minutes. »
Chapitre 5 : L’œil mécanique
Mes mains tremblaient sur le clavier de l’ordinateur portable installé sur la table de la salle à manger. À côté de moi, Rose et Tommy mangeaient enfin une assiette de pâtes, épuisés par la tension mais rassurés par ma présence inébranlable.
Je me connectai à la console de la caméra du perron.
L’interface afficha la chronologie de l’après-midi. À quatorze heures quarante-cinq, les invités commençaient à arriver en riant, les bras chargés de paquets colorés. À quinze heures dix, la berline noire de Dorothy Campbell s’arrêtait le long du trottoir.
J’avançai la vidéo image par image.
La porte passager s’ouvrait. Dorothy descendait du véhicule. Elle ne portait aucun cadeau pour sa petite-fille. Elle tenait sous son bras un grand sac en papier épais d’une boutique d’antiquités locale. Avant de gravir les marches de mon perron, elle s’était arrêtée sous le porche, croyant être dissimulée par la glycine grimpante.
L’angle de la caméra grand angle était impitoyable.
On la voyait distinctement ouvrir son sac. Elle en sortait une fiole de verre ambré munie d’un compte-gouttes. Avec une précision chirurgicale, elle versait plusieurs gouttes d’un liquide transparent sur le morceau d’étole grise, puis replaçait le flacon dans la doublure intérieure de son manteau avant de refermer le tout. Elle vérifiait son reflet dans le miroir de son poudrier, composait un visage inquiet et sévère, puis pressait la sonnette.
L’audio de la caméra avait tout enregistré : le bruit métallique du flacon, le froissement du tissu, et même un murmure étouffé, capté par le micro directionnel du porche :
« On verra si elle garde la maison après ça. »
Les larmes me montèrent aux yeux, non plus de peur, mais d’une rage froide et lucide. Cette femme avait sciemment planifié de faire porter le chapeau d’un empoisonnement à une enfant innocente, tout en risquant d’endommager irrémédiablement le système respiratoire d’un bébé d’un mois et demi.
Je sauvegardai le fichier sur deux disques durs externes distincts et envoyai une copie cryptée sur l’adresse courriel sécurisée de Marc Vane.
À cet instant précis, des phares balayèrent les rideaux du salon. Une berline grise se gara devant la maison, suivie immédiatement par un véhicule banalisé de la police judiciaire.
Marc Vane descendit du premier véhicule, accompagné d’un homme d’une cinquantaine d’années aux cheveux gris coupés court, vêtu d’un trench-coat sombre : le commandant Maréchal.
Je leur ouvris la porte immédiatement.
« Bonsoir Claire, dit Marc d’une voix douce en me serrant brièvement la main. Voici le commandant Maréchal. »
« Madame Campbell, dit le policier avec gravité en retirant son chapeau. Marc m’a résumé la situation. Si ce que vous avez trouvé est avéré, nous ne sommes pas dans un simple différend familial, mais dans une tentative d’empoisonnement avec préméditation sur mineur de quinze ans et dénonciation calomnieuse. »
« Regardez ceci, commandant, répondis-je en le guidant vers l’ordinateur. »
Les deux hommes se penchèrent sur l’écran. Je relançai la séquence de la glycine. Le commandant Maréchal regarda la scène une première fois sans mot dire. Ses mâchoires se serrèrent au point que les tendons de son cou se dessinèrent sous sa peau.
« Rejouez le passage où elle manipule la fiole, ordonna-t-il calmement. »
Je m’exécutai. Il sortit un carnet de sa poche et nota l’horodatage exact.