La réponse m’avait été livrée le mardi suivant, avec la violence feutrée d’une sentence de mort.
Ma vieille berline étant au garage pour sa révision annuelle, un voisin m’avait déposée devant chez moi vers treize heures. Stuart possédait le double des clés pour les cas d’urgence. En apercevant l’allée vide de toute voiture, lui et son épouse avaient naturellement conclu que la maison était déserte.
En entrant sans bruit par la porte de service de l’office, j’avais entendu des voix distinctes provenant de l’ancien cabinet de travail de Robert. Je m’étais glissée dans le couloir, retenant mon souffle, la main serrée sur un plumeau en plumes d’autruche.
« Plus vite nous la ferons admettre à Cedar Grove, plus vite nous pourrons assainir notre situation financière », disait la voix tranchante de Jennifer.
Mon cœur avait raté un battement. Cedar Grove était cette institution privée, ce complexe haut de gamme grillagé situé à quarante kilomètres de la ville, où l’on parquait les vieillards fortunés dont les familles souhaitaient s’acheter une bonne conscience tout en confisquant leur existence.
« Elle refusera de signer de son plein gré, Jen », répliquait Stuart, le ton las. « Tu as vu sa réaction l’autre soir. »
Un petit rire sec avait franchi la porte entrouverte.
« Ton coup de sang avec la dinde n’était pas très fin, je te l’accorde. Mais c’est une excellente base pour constituer un dossier. Il suffit de consigner ses prétendues pertes de mémoire, ses sautes d’humeur, ses moments d’agressivité inventés. Le docteur Campbell est un vieil ami de mon père ; il signera le certificat médical attestant d’une démence sénile débutante et d’une incapacité de discernement. Une fois la tutelle validée par le juge, la procuration que tu détiens s’activera pleinement. Elle n’aura plus son mot à dire. »
Je m’étais appuyée contre la boiserie pour ne pas m’effondrer. L’oxygène manquait dans mes poumons. Au lendemain de l’enterrement de mon mari, terrassée par le chagrin, j’avais consenti à signer un mandat de protection future confiant la gestion de mes intérêts à Stuart dans l’éventualité où je perdrais la tête. Une simple formalité administrative, m’avait-il juré à l’époque en me pressant la main d’un air dévoué.
Puis, les paroles suivantes de mon fils unique avaient brisé les derniers lambeaux de tendresse maternelle qui s’accrochaient encore à mon âme.
« La propriété partira en moins d’un mois », calculait Stuart d’un ton d’expert comptable. « Avec le boom immobilier du centre historique, le terrain et la bâtisse valent au bas mot sept cent cinquante mille dollars. Peut-être huit cent mille si nous tombons sur des acheteurs de la métropole. »
Jennifer avait enchaîné sans une seconde d’hésitation :
« Une fois les frais d’entrée et la première année de Cedar Grove provisionnés, il nous restera plus de six cent mille dollars net d’impôt. Nous pourrons enfin solder tes découverts d’entreprise, refaire intégralement la cuisine avec des plans en marbre et réserver cette villa en Toscane pour le mois de juillet. Et d’ici là, nous commencerons à vider les commodes. L’argenterie géorgienne et les toiles du salon peuvent être vendues de gré à gré chez un antiquaire de la capitale. Elle n’y verra que du feu. Elle croira qu’elle les a elle-même égarées. »
La nausée qui m’avait envahie était si violente que j’avais dû porter ma manche à ma bouche pour étouffer un haut-le-cœur. Ils ne me considéraient même plus comme un être humain doué de sensibilité. J’étais une simple ligne de crédit, un compte d’épargne en chair et en os dont il fallait précipiter la liquidation pour financer leurs caprices bourgeois et combler le gouffre des vanités de Stuart.
Je n’avais pas fait d’esclandre. Avec une lenteur millimétrée, j’avais regagné la cuisine, ôté mon manteau et allumé la bouilloire à gaz. Le sifflement strident de l’eau bouillante avait résonné dans les couloirs.
Vingt minutes plus tard, Stuart s’était encadré dans la baie vitrée, un dossier sous le bras, le visage légèrement décomposé par la surprise.
« Maman ? Tu… tu es rentrée ? Nous n’avions pas entendu de voiture. »
J’avais touillé lentement une tasse de thé à la bergamote, sans que la cuillère n’émette le moindre tintement contre la faïence.
« Monsieur Miller m’a ramenée du garage. Je préparais une infusion. Tu en veux une ? »
« Non, merci. Nous… nous étions simplement passés vérifier si tes radiateurs ne fuyaient pas avec ce froid précoce. »
« Comme c’est prévenant de votre part », avais-je répondu en levant les yeux vers lui, plongeant mon regard droit dans ses prunelles fuyantes. « Tu as toujours été un fils si attentif, Stuart. »
Il avait esquissé un sourire crispé, visiblement rassuré par mon apparente naïveté, avant de battre en retraite avec Jennifer sous prétexte d’un rendez-vous chez le dentiste.
Dès que le portail électrique s’était refermé derrière les pneus de leur berline allemande, j’avais traversé la maison d’un pas ferme pour m’enfermer dans le cabinet de Robert. Derrière une rangée d’encyclopédies poussiéreuses se trouvait le coffre-fort mural ignifugé dont j’étais désormais la seule à connaître la combinaison à six chiffres. Robert avait été un homme d’une prudence exemplaire. Toute sa vie durant, cet ingénieur des ponts avait géré notre patrimoine dans le plus grand secret, convaincu que la richesse étalée n’apportait que jalousie et discordes familiales.
J’avais sorti les classeurs noirs frappés des sceaux de différentes banques d’investissement. Les yeux rivés sur les relevés trimestriels, j’avais aligné les colonnes de chiffres sur un bloc-notes. Ma pension d’ancienne institutrice d’État me rapportait quatre mille deux cents dollars chaque mois, de quoi vivre sans la moindre contrainte. Mais surtout, le portefeuille d’obligations d’État, les actions de compagnies ferroviaires et les fonds de prévoyance souscrits par Robert avaient fructifié dans l’ombre pendant des décennies. Sans même compter la demeure, ma fortune personnelle dépassait un million deux cent mille dollars de liquidités immédiatement mobilisables.
Stuart croyait avoir affaire à une vieille femme vulnérable et désargentée qu’il pouvait manipuler à sa guise. Il avait commis l’erreur impardonnable de sous-estimer la femme qui lui avait appris à lire, à compter et à penser.