« En vertu de l’arrêt rendu ce jour en référé par le tribunal judiciaire de Paris, consécutivement aux aveux complets du notaire historique de la famille Valmont actuellement sous écrou, tous les actes de cession intervenus entre 2016 et ce jour sont frappés de nullité absolue pour dol et fraude criminelle, » déclara Maître Vautrin d’une voix métallique. « Par conséquent, mademoiselle Victoria Valmont, l’intégralité des avoirs bancaires, des biens immobiliers, y compris cet hôtel particulier du dix-septième arrondissement, ainsi que les véhicules et œuvres d’art enregistrés sous le nom de votre famille ou de ses holdings satellites, sont placés sous séquestre judiciaire immédiat avec transfert de gérance provisoire au bénéfice exclusif de mademoiselle Elena de Sancerre, unique héritière légitime. »
Victoria porta les deux mains à ses tempes, secouant la tête avec frénésie.
« Non… Non ! C’est ma maison ! C’est le nom de mon grand-père qui est gravé sur le fronton de la cour d’honneur ! Vous ne pouvez pas me jeter à la rue comme une mendiante ! Mes robes, mes bijoux… »
« Rien de tout cela ne t’appartient, » trancha Elena, faisant un pas vers elle, son visage à quelques centimètres seulement de celui de sa rivale déchue. « Tu as dit tout à l’heure que c’était ta soirée. Tu avais raison sur un point : c’est la dernière que tu passeras dans ce monde. Demain matin, à l’ouverture des banques, tes cartes seront désactivées. Les serrures de cet hôtel seront changées avant l’aube. Et le gardien a déjà pour consigne de déposer tes effets strictement personnels dans deux valises sur le trottoir de l’avenue Montaigne. »
Julien, voyant le piège se refermer sans aucune issue possible, tenta un geste désespéré. Il s’approcha d’Elena avec une moue de soumission pathétique.
« Elena… écoute-moi. Je n’étais au courant de rien concernant l’accident de 2016. J’étais un simple auditeur à l’époque ! C’est Charles qui m’a forcé la main pour les montages fiscaux ! J’ai les codes des coffres suisses… Je peux témoigner en ta faveur ! Je peux tout te donner ! »
Victoria se tourna vers son fiancé, les yeux agrandis par une horreur indicible.
« Julien ? Espèce de lâche… Tu allais m’épouser dans trois semaines ! »
Julien ne lui accorda même pas un regard, fixant Elena avec l’avidité servile d’un chien battu cherchant un nouveau maître.
Elena contempla Julien avec une moue de dégoût profond, comme si elle observait un insecte rampant sur une nappe blanche.
« Garde ta trahison pour le juge d’instruction, Julien. Les hommes comme toi ne négocient pas leur salut : ils achètent simplement leur propre déchéance à crédit. Tu as signé les bordereaux de transfert il y a quarante-huit heures. Ton nom est en bas de chaque pièce à conviction. Tu passeras les dix prochaines années de ta vie à l’ombre de la maison d’arrêt de la Santé, et je veillerai personnellement à ce qu’aucune demande de libération conditionnelle ne soit acceptée. »
Elle fit un signe de tête au commissaire Roche. Deux policiers s’avancèrent immédiatement, ceinturèrent Julien et lui passèrent les menottes aux poignets dans un cliquetis métallique qui résonna lugubrement contre les miroirs dorés.
« Lâchez-moi ! Je connais le garde des Sceaux ! Vous n’avez pas le droit ! » hurla Julien alors qu’on le traînait sans ménagement vers la sortie de service, sous les regards braqués et les ricanements feutrés de ceux qui, dix minutes plus tôt, trinquaient à sa santé.
Victoria était seule. Abandonnée au centre de la piste de danse, vêtue d’une robe de haute couture valant le prix d’un appartement de province, mais dépouillée de tout ce qui constituait son identité et son pouvoir. Ses jambes cédèrent. Elle s’effondra sur les genoux, le taffetas de soie noire s’étalant autour d’elle comme une flaque d’encre de deuil.
Des larmes rageuses et humiliées traçaient de longs sillons noirs de mascara sur ses joues creusées.
« Pourquoi ne m’as-tu pas tuée ? » suffoqua-t-elle en fixant les souliers vernis d’Elena. « Si tu voulais te venger… pourquoi tout ce théâtre ? Pourquoi me détruire publiquement ? »
Elena s’accroupit lentement pour se mettre à sa hauteur. Son parfum discret de cèdre et d’iris envahit l’espace immédiat de Victoria, effaçant le parfum capiteux et lourd des lys du salon.
« Parce que la mort est une délivrance rapide, Victoria. Mes parents sont morts en quelques secondes de terreur dans la tôle froissée. Toi, tu vas vivre. Tu vas vivre chaque seconde de ta déchéance. Tu vas marcher dans la rue et sentir les regards de ceux qui te méprisaient en silence et qui riront désormais sur ton passage. Tu vas chercher un emploi avec un nom souillé d’infamie que personne ne voudra voir figurer sur un organigramme. Tu vas compter chaque centime pour payer un loyer dans une banlieue grise et humide. Tu vas savoir ce que c’est que de n’être rien, après avoir cru que le monde t’appartenait par droit divin. »
Elena se releva avec une élégance souveraine. Elle se tourna vers l’assemblée silencieuse, haussant légèrement la voix pour s’adresser à l’élite financière et médiatique de la capitale.
« Mesdames et messieurs, la réception est terminée. Le buffet est clos, et les scellés vont être apposés sur le bâtiment. Je vous prie d’évacuer les lieux dans le calme. Les manteaux vous seront restitués dans le vestibule. »
Personne n’osa protester. Pas un mécène, pas un député, pas un banquier d’affaires ne leva la voix pour défendre les Valmont. Comme un banc de poissons fuyant l’ombre d’un prédateur supérieur, les invités se dirigèrent prestement vers la sortie, évitant soigneusement de croiser le regard de Victoria toujours prostrée au sol. En l’espace de sept minutes, la vaste salle de bal se vida complètement de sa foule scintillante, ne laissant derrière elle que des flûtes abandonnées, des serviettes froissées et l’odeur rance du tabac froid.
Deux agents de police s’approchèrent de Victoria.