Victor sentit son cœur battre violemment.
— Une autre femme ?
Claire acquiesça.
— Oui.
Puis elle ajouta :
— Nous avons retrouvé cette personne.
Victor resta immobile.
— Qui était-ce ?
— Une travailleuse sociale aujourd’hui retraitée.
La surveillante expliqua qu’à l’époque, cette femme intervenait auprès de jeunes en difficulté.
Léa lui avait raconté qu’elle avait peur d’un homme qu’elle connaissait.
Elle craignait également que Victor ne réagisse violemment en apprenant ce qu’elle avait vécu.
La travailleuse sociale l’avait orientée vers un dispositif d’hébergement.
Mais la suite de son parcours avait été mal documentée.
Plusieurs dossiers avaient changé de service.
Certaines informations avaient été enregistrées sous une identité protégée.
Au fil des années, le lien avec l’enquête initiale avait été perdu.
Victor écoutait sans bouger.
Puis il demanda :
— Pourquoi ne m’a-t-elle jamais écrit ?
Claire baissa légèrement les yeux.
— Je ne peux pas parler à sa place.
Le géant serra les poings.
— Elle savait que je la cherchais ?
— Je l’ignore.
Victor détourna le regard.
Pendant neuf ans, il avait imaginé mille scénarios.
Un accident.
Un enlèvement.
Une mort violente.
Il avait parfois même pensé qu’elle l’avait abandonné volontairement.
Mais il avait toujours refusé d’y croire.
Claire reprit :
— Nous avons retrouvé une personne dont l’identité et le parcours correspondent à ceux de Léa.
Victor se tourna brusquement.
— Vous l’avez retrouvée ?
— Les vérifications ont été effectuées.
Le détenu resta sans voix.
Puis il murmura :
— Alors elle est vivante ?
Claire acquiesça lentement.
— Oui.
Victor porta ses énormes mains à son visage.
Pendant quelques secondes, il ne bougea plus.
Puis ses épaules commencèrent à trembler.
Il pleurait.
Silencieusement.
L’homme dont tous les prisonniers avaient peur venait d’apprendre que sa sœur était en vie.
— Je veux la voir.
Claire garda un ton calme.
— Elle sait maintenant que vous avez continué à la chercher.
Victor releva la tête.
— Et ?
La surveillante hésita.
— Elle a accepté qu’un intermédiaire lui transmette une lettre de votre part.
Il baissa les yeux.
— Seulement une lettre ?
— Pour le moment.
Victor resta silencieux.
Puis il murmura :
— Est-ce qu’elle me déteste ?
Claire répondit :
— Elle ne m’a pas dit cela. Mais elle a besoin de temps.
Le détenu essuya son visage.
— Je comprends.
Le soir même, Victor demanda du papier.
Il resta assis pendant des heures dans sa cellule.
Il écrivit une première phrase.
Puis la raya.
Une deuxième.
Il la raya également.
Comment résumer neuf années de douleur ?
Comment demander pardon à quelqu’un qu’on avait voulu protéger, mais qu’on avait peut-être effrayé ?
Finalement, il commença :
Ma petite étoile,
Je ne sais pas si tu as envie de recevoir cette lettre.
Je veux seulement que tu saches que je ne t’ai jamais oubliée.
Chaque anniversaire, j’ai pensé à toi.
Chaque Noël aussi.
Je sais que j’ai commis des actes graves et que ma colère a détruit une partie de notre vie.
Je ne te demande pas de m’excuser.
Je voudrais seulement savoir si tu vas bien.
Ton grand frère, Victor.
Il relut la lettre.
Puis la plia soigneusement.
Trois semaines plus tard, Claire reçut un message du service chargé de faciliter les contacts.
Léa avait répondu.
Victor fut convoqué.
Il entra dans la salle d’entretien avec une expression anxieuse.
Claire lui tendit une enveloppe.
— Elle vous a écrit.
Victor fixa le papier.
Ses mains tremblaient.
Il ouvrit lentement.
À l’intérieur, quelques lignes.
Victor,
J’ai reçu ta lettre.
J’ai longtemps eu peur que tu te mettes en danger en essayant de me défendre.
Quand j’ai appris ce qui s’était passé, je n’ai pas trouvé le courage de revenir.
Je suis aujourd’hui en sécurité.
J’ai une vie.
Et je voudrais peut-être te revoir.
Mais je veux que tu me promettes une chose.
Victor s’arrêta.
Son cœur battait à toute vitesse.
Il poursuivit :
« Plus jamais de violence en mon nom. »
Le géant éclata en sanglots.
PARTIE 3 — LE GÉANT QUI A APPRIS À BAISSER LA VOIX
Pendant les mois suivants, Victor changea progressivement.
Il ne devint pas soudain un homme parfait.
Il restait parfois impulsif.
Il lui arrivait encore de serrer les mâchoires lorsqu’un autre détenu le provoquait.
Mais il commença à travailler sur sa colère.
Il participa à des séances de suivi psychologique.
Il s’inscrivit à un atelier de réparation de meubles.
Puis à un programme de médiation et de gestion des conflits.
Les autres prisonniers ne comprenaient pas.
Un matin, Lucas l’interpella.
— Hé, Victor ! Depuis quand tu fais le gentil ?
Le géant leva les yeux de son livre.
— Depuis que j’ai compris que faire peur aux gens ne réglait rien.
Karim éclata de rire.
— Tu vas nous dire que tu as peur de la petite surveillante ?
Victor referma son livre.
Il se leva lentement.
Lucas recula instinctivement.
Mais Victor ne s’approcha pas.
Il répondit simplement :
— Non.
Puis il ajouta :
— Elle m’a parlé avec respect. C’est quelque chose qu’on devrait tous apprendre à faire.
Claire continuait son travail.
Elle ne bénéficiait d’aucun traitement particulier.
Les détenus devaient respecter les mêmes règles.
Victor également.
Mais l’atmosphère avait changé.
Un jour, Bernard demanda à Claire :
— C’est vrai que vous avez réussi à calmer Moreau ?
Elle répondit :
— Monsieur Moreau fait ses propres choix.
Bernard haussa les sourcils.
Claire poursuivit :
— Mon rôle est de faire respecter le cadre. Pas de prouver que je suis plus forte que lui.
Le détenu resta pensif.
Six mois après la première rencontre, Victor reçut une nouvelle lettre.
Cette fois, Léa acceptait une visite.
La date fut fixée selon les procédures de l’établissement.
Le jour venu, Victor se présenta au parloir.
Il avait soigneusement remis son débardeur blanc sous sa tenue réglementaire.
Sa barbe était taillée.
Ses mains tremblaient légèrement.
Lorsqu’il entra, il aperçut une jeune femme assise derrière la table.
Cheveux bruns.
Yeux sombres.
Un petit sourire nerveux.
Léa.