PARTIE 1 — LA FEMME QUE PERSONNE NE CRAIGNAIT
— Alors, petite… tu crois pouvoir me donner des ordres ?

Un éclat de rire retentit dans le couloir du quartier C3.

Victor Moreau venait de se pencher vers une surveillante pénitentiaire qui lui arrivait à peine à la poitrine.

L’homme était gigantesque.

Plus de deux mètres de haut.

Des épaules énormes.

Des bras couverts de tatouages noirs.

Une tête entièrement rasée.

Une épaisse barbe sombre.

Son débardeur blanc moulait son torse massif et son ventre arrondi. Son pantalon orange descendait sur de grandes chaussures blanches.

Face à lui se tenait Claire Martin.

Quarante-deux ans.

Un mètre trente.

Des cheveux noirs tirés en un petit chignon.

Un visage sérieux.

Elle portait un uniforme noir, une insigne argentée en forme d’étoile, une radio et une ceinture de service.

Elle venait d’être affectée à ce quartier d’un établissement pénitentiaire de haute sécurité.

Et Victor avait décidé de lui souhaiter la bienvenue à sa manière.

Derrière lui, plusieurs prisonniers observaient la scène.

Lucas, grand homme barbu en uniforme orange, donna un coup de coude à Karim.

— Regarde-moi ça ! Elle va se faire manger toute crue !

Karim éclata de rire.

Bernard, un détenu chauve, secoua la tête.

— C’est ridicule. Elle ne lui arrive même pas aux épaules !

Victor se redressa.

Puis se pencha de nouveau vers Claire.

— Tu sais qui je suis ?

La surveillante leva tranquillement les yeux.

— Victor Moreau. Détenu du quartier C3.

Le géant sourit.

— Très bien. Alors tu sais qu’il vaut mieux ne pas m’embêter.

Claire resta parfaitement immobile.

— Ici, la taille ne change rien aux règles.

Les rires redoublèrent.

Victor tourna la tête vers les autres prisonniers.

— Vous avez entendu ? Elle veut me faire obéir !

Lucas se plia en deux.

Karim tapa contre les barreaux.

Mais Claire ne bougea pas.

Elle attendit que le bruit diminue.

Puis elle prononça calmement :

— Victor… vous feriez mieux de m’écouter.

Le sourire du détenu s’élargit.

— Ah oui ?

Elle leva légèrement le menton.

— Oui.

Il se pencha encore.

— Et pourquoi donc ?

Claire le regarda droit dans les yeux.

— Parce que je sais ce qui est arrivé à votre sœur.

Le sourire de Victor disparut.

Un silence étrange tomba sur le couloir.

Même Lucas cessa de rire.

Victor fixa la surveillante.

Ses mâchoires se contractèrent.

— Qu’est-ce que vous savez sur moi ?

Claire ne répondit pas immédiatement.

Elle jeta un regard vers les autres détenus.

Puis déclara :

— Ce n’est pas une conversation à avoir devant tout le monde.

Victor sentit son cœur accélérer.

Il connaissait ce ton.

Pas celui d’une femme qui cherchait à lui faire peur.

Celui de quelqu’un qui possédait une information réelle.

Une information qu’il attendait depuis neuf ans.

Neuf ans auparavant, Victor n’était pas l’homme que les prisonniers connaissaient aujourd’hui.

Il travaillait comme mécanicien dans un garage de Marseille.

Malgré son physique imposant, il avait une réputation d’homme tranquille.

Il vivait avec sa petite sœur, Léa.

Elle avait dix-sept ans.

Leurs parents étaient morts dans un accident de voiture.

Victor l’avait élevée presque seul.

Il lui préparait ses repas.

L’accompagnait à ses rendez-vous.

Vérifiait ses devoirs.

Et chaque soir, lorsqu’elle rentrait de son apprentissage, il lui demandait :

— Alors, petite étoile, ta journée ?

Léa levait les yeux au ciel.

— Victor, arrête de m’appeler comme ça !

Mais elle souriait toujours.

Un vendredi soir, Léa n’était pas rentrée.

Victor avait attendu.

Une heure.

Deux heures.

Toute la nuit.

Le lendemain, il avait signalé sa disparition.

Les recherches n’avaient rien donné.

Puis, quelques semaines plus tard, un homme avait affirmé avoir vu Léa monter dans une voiture appartenant à un entrepreneur local.

Victor avait voulu obtenir des réponses.

Une confrontation avait dégénéré.

L’homme avait été grièvement blessé.

Victor avait été condamné à une longue peine de prison pour les violences commises.

Mais même derrière les barreaux, il n’avait jamais cessé de chercher sa sœur.

Chaque année, il écrivait aux enquêteurs.

Chaque année, il demandait des nouvelles.

Chaque année, il recevait presque la même réponse.

Aucun élément nouveau.

Dans le couloir C3, Victor regarda Claire.

— Vous connaissez Léa ?

La surveillante garda une expression professionnelle.

— Je connais des éléments de son dossier.

Victor avança d’un demi-pas.

— Où est-elle ?

Claire maintint la distance entre eux.

— Reculez, monsieur Moreau.

Cette fois, Victor obéit.

Les prisonniers échangèrent des regards stupéfaits.

Pour la première fois depuis des années, ils voyaient leur gigantesque compagnon obéir immédiatement à une surveillante.

Claire ajouta :

— Si vous voulez en savoir plus, nous suivrons la procédure prévue.

Victor baissa les yeux.

Puis murmura :

— Dites-moi seulement une chose… est-ce qu’elle est vivante ?

PARTIE 2 — LE DOSSIER QUE PERSONNE N’AVAIT VOULU ROUVRIR
Une heure plus tard, Victor fut conduit dans une salle d’entretien.

Il s’assit devant Claire, en présence d’un autre agent.

Ses énormes mains reposaient sur la table.

Il ne souriait plus.

— Parlez-moi de Léa.

Claire prit une profonde inspiration.

— Avant mon affectation ici, j’ai travaillé dans un service spécialisé dans le suivi d’anciens dossiers de personnes disparues.

Victor se pencha.

— Vous avez enquêté sur ma sœur ?

— J’ai participé à la révision de son dossier.

Le détenu sentit sa gorge se serrer.

— Et alors ?

Claire posa une chemise cartonnée sur la table.

— Plusieurs témoignages avaient été mal exploités.

Victor fronça les sourcils.

Elle poursuivit :

— Notamment celui d’une femme qui travaillait dans une station-service près de Marseille.

— Quelle femme ?

— Une employée qui disait avoir vu Léa le lendemain de sa disparition.

Victor ouvrit de grands yeux.

— Mais on m’avait dit qu’elle n’avait plus donné signe de vie après le vendredi soir !

Claire acquiesça.

— C’était l’hypothèse retenue à l’époque.

Elle tourna une page.

— Pourtant, ce témoignage indiquait qu’une jeune fille correspondant à sa description avait demandé de l’aide avant de repartir avec une autre femme.