Le premier homme arriva dans mon dos, fermant la tenaille. « Ne compliquons pas les choses, Colonel. Vous avez reçu un colis du sous-secrétaire Sterling. Ce document appartient aux archives patrimoniales de Vance Corporation. Rendez-le de bonne grâce, et vous pourrez quitter le secteur sans encombre. »

« Vous êtes sur le sol sacré du cimetière national d’Arlington », dis-je, mes muscles bandés, prête à engager le combat. « Et vous vous apprêtez à commettre une agression fédérale sur un officier de l’armée. Réfléchissez très attentivement à ce qui va vous arriver dans les trente prochaines secondes. »

Le colosse en face de moi esquissa un geste pour saisir mon bras gauche tout en fouillant ma veste.

C’était une erreur.

Avant que ses doigts ne puissent effleurer mon épaule, j’esquivai d’un quart de tour sur ma droite, saisis son poignet avec une clé articulaire sèche apprise au corps-à-corps tactique et assénai un coup de talon direct contre la rotule de sa jambe d’appui. Le bruit sec du craquement s’accompagna d’un hurlement étouffé alors qu’il s’effondrait dans la boue.

Le second individu tenta de sortir un pistolet dissimulé sous son aisselle, mais il n’eut pas le temps de lever le canon : un klaxon puissant déchira l’air.

Un imposant 4×4 blindé noir banalisé surgit sur l’allée en faisant crisser ses pneus sur le gravier, s’interposant net entre les assaillants et moi. La portière passager s’ouvrit à la volée. Un jeune sergent du corps des Provost Marshals (la police militaire) en descendit, arme au poing, pointée vers le deuxième garde d’Arthur :

« Police militaire ! Ne bougez plus ! Mains sur la tête ! »

L’agresseur leva immédiatement les paumes en l’air, comprenant que la partie était perdue. Sterling n’avait pas menti : il avait placé un dispositif de couverture invisible.

« Colonel Vance, montez ! » me cria le chauffeur militaire.

Sans un regard en arrière pour les hommes de main d’Arthur, je grimpai à bord du véhicule tactique qui redémarra en trombe, projetant de l’eau et des feuilles mortes sur les statues de marbre, cap sur le manoir historique des Vance à McLean, où le piège final était sur le point de se refermer.

Acte IV : Le testament du patriarche
À dix-huit heures, la nuit était tombée sur la Virginie, une nuit noire et glaciale balayée par des rafales de vent d’automne.

La bibliothèque du manoir Vance était un sanctuaire d’opulence patricienne : des milliers de volumes reliés de cuir, une cheminée monumentale sculptée dans le calcaire français, et de lourds rideaux de velours bordeaux. Une trentaine de personnes triées sur le volet y avaient pris place : les principaux actionnaires de Vance Defense, les membres du conseil d’administration, les avocats d’affaires du cabinet new-yorkais chargé de la succession, ainsi que deux journalistes financiers influents conviés pour relater la passation de pouvoir dynastique au profit d’Arthur.

Arthur trônait au centre de la vaste pièce, un verre de cognac à la main, rayonnant d’une assurance souveraine. À ses côtés, son fils cadet, Julian — un jeune loup nourri de banques d’affaires et de suffisance —, ajustait sa cravate de soie avec un rictus satisfait.

Lorsque les lourdes doubles portes en chêne s’ouvrirent à la volée, le silence s’abattit instantanément sur la salle.

J’entrai.

Je n’avais pas changé de tenue. Mon uniforme d’apparat portait encore quelques traces humides de la pluie d’Arlington. Derrière moi marchaient deux officiers supérieurs de la Justice militaire de l’armée (JAG) et le sous-secrétaire adjoint Sterling en personne, revêtu cette fois de son insigne officiel du Pentagone.

Arthur fronça les sourcils, la stupeur le disputant à la fureur sur son visage buriné.

« Clarissa ? Qu’est-ce que signifie cette mascarade ? » tonna-t-il en posant son verre avec violence sur le guéridon d’acajou. « Je t’ai tolérée aux obsèques par décence familiale, mais cette réunion est strictement privée et réservée aux légataires et actionnaires majeurs de notre groupe ! Gardes ! Faites sortir ces gens ! »

Les deux agents de sécurité postés à l’entrée ne bougèrent pas d’un pouce. Leurs yeux étaient rivés sur les brassards noirs et les insignes fédéraux des officiers qui m’accompagnaient.

« Vos gardes ne feront rien, Arthur », déclarai-je d’une voix calme qui traversa la pièce avec une autorité absolue. « Et cette séance ne concerne pas seulement la fortune des Vance. Elle concerne la sécurité nationale des États-Unis. »

L’avocat principal de la famille, Maître Harold Vance-Croft, un homme aux cheveux blancs vénérable et tremblant, se leva avec précaution derrière son bureau massif.

« Silence, s’il vous plaît ! » annonça le vieux juriste, la voix chargée d’une gravité solennelle. « Conformément aux volontés expresses et non modifiables du général Marcus Vance, la lecture des dispositions testamentaires exigeait expressément la présence de sa petite-fille, le colonel Clarissa Vance, ou le report sine die de toute décision successorale. »

Arthur serra les poings, lançant un regard de braise à l’avocat : « C’est ridicule ! Je suis son seul fils survivant, le président-directeur général désigné de toutes ses sociétés affiliées ! Lisez ce document et achevons cette comédie. »

Maître Vance-Croft ajusta ses lunettes à monture dorée, brisa les scellés du lourd dossier rouge posé devant lui, et commença d’une voix claire :

« Moi, Marcus James Vance, général quatre étoiles de l’armée des États-Unis d’Amérique, sain de corps et d’esprit… »

L’avocat égrena les legs d’usage : des donations substantielles aux orphelinats des vétérans, des bourses d’études pour les enfants des soldats tombés au combat, et l’abandon de plusieurs propriétés foncières à des parcs nationaux. Arthur buvait ces lignes avec une impatience à peine contenue, attendant la clause maîtresse : les cinquante-quatre pour cent des actions avec droit de vote de Vance Defense Logistics.

Puis, la voix de l’avocat changea d’intonation, se faisant plus grave :

« …Concernant les parts majoritaires de la société Vance Defense Logistics, ainsi que la présidence de la Fondation fiduciaire de la famille Vance. Considérant que la grandeur d’un nom ne réside pas dans la fortune accumulée mais dans l’honneur et la loyauté indéfectible envers la patrie… »