« La guerre ne se livre pas toujours dans des tranchées à l’étranger, Clarissa », dit-il en franchissant un pas vers moi. Le tutoiement protocolaire s’était effacé devant une intimité presque paternelle. « Votre grand-père ne s’est pas éteint d’une simple faiblesse cardiaque due à l’âge. Son cœur a lâché, certes, mais sous une pression que peu d’hommes auraient pu supporter. Il se battait jusqu’à sa dernière heure contre une pieuvre dont le quartier général est précisément sous ce toit. »

« De quoi parlez-vous ? »

Sterling sortit de son imperméable une enveloppe en cuir noir, scellée d’un ruban adhésif inviolable portant le sceau de l’état-major interarmées.

« Il y a quarante-huit heures, Marcus m’a convoqué à son chevet à l’hôpital Walter Reed », poursuivit Sterling à voix basse. « Il savait qu’il n’en avait plus pour longtemps. Il m’a fait jurer sur mon honneur de vous remettre ceci en main propre, et à personne d’autre. Pas à son fils Arthur. Pas à ses avocats. Uniquement à vous. »

Il me tendit le paquet scellé. Mes doigts se refermèrent sur le cuir froid. C’était lourd, contenant manifestement un document épais et un petit objet métallique rectangulaire.

« Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je.

« Son dernier avertissement », murmura Sterling, les mâchoires crispées. « Et votre ordre de mission posthume. Votre père et son consortium, Vance Defense Logistics, sont sur le point de signer un contrat fédéral de huit milliards de dollars pour le nouveau système de communication et de guidage tactique destiné aux théâtres d’opérations d’Europe de l’Est et du Pacifique. Ce que le Congrès ignore, c’est que ce matériel repose sur des puces de contrefaçon déclassées, fournies via des filiales écrans basées aux Émirats et à Macao, générant des marges astronomiques mais présentant un taux de défaillance critique sous conditions réelles. »

Mes doigts se serrèrent instinctivement sur l’enveloppe. En tant que médecin militaire, j’avais vu des dizaines de jeunes garçons et filles périr parce qu’une radio s’était tue, parce qu’une balise n’avait pas répondu, parce qu’un drone de couverture avait décroché du ciel au mauvais instant.

« Mon grand-père le savait ? »

« Marcus l’a découvert il y a trois mois. Il a confronté Arthur. Il lui a donné quarante-huit heures pour annuler l’appel d’offres et se dénoncer au ministère de la Justice. Votre père a refusé. Pire encore, Arthur a utilisé les réseaux d’anciens officiers corrompus pour faire classer le rapport préliminaire de l’Inspection générale de l’Armée. C’est ce choc qui a précipité la fin du général. »

Sterling posa une main ferme et fraternelle sur mon épaule gantée.

« Dans cette enveloppe, vous trouverez une clé de sécurité chiffrée de niveau Alpha et les preuves matérielles complètes que le général avait mises à l’abri hors de la juridiction civile : relevés de virements offshore, rapports balistiques internes étouffés, et une déclaration sous serment enregistrée la veille de sa mort. Le général m’a dit : Clarissa sait ce que coûte le sang. Elle ne le vendra jamais. »

« Pourquoi ne pas avoir transmis tout cela directement au FBI ou au juge militaire ? » m’enquis-je.

« Parce que le réseau d’Arthur contrôle pour l’instant la chaîne de transmission judiciaire à Washington. Si je déposais ce dossier sur le bureau du procureur fédéral aujourd’hui, il disparaîtrait avant le coucher du soleil dans les couloirs du Pentagone. Pour briser cette forteresse, il faut une étincelle publique que personne ne peut étouffer. Une étincelle lors de l’ouverture du testament ce soir, devant le collège des curateurs et la presse financière. Marcus a verrouillé la procédure. Mais attention : ils savent que cette enveloppe existe. Ils ignorent qui la détient, mais ils surveillent les pas de chaque personne liée au général. Si vous ouvrez ce front, Clarissa, ils ne reculeront devant rien. »

Je sentis un calme glacial m’envahir, semblable à cette lucidité implacable qui vous saisit lorsqu’une alerte rouge résonne dans un bloc chirurgical sous les bombes.

« Je n’ai pas passé dix ans à recoudre des soldats pour laisser des marchands de mort en costume faire fortune sur leurs cadavres », répondis-je. « Transmettez mes respects au commandement, Monsieur le sous-secrétaire. Je prends la relève. »

Sterling hocha la tête, un éclair de respect mêlé d’inquiétude dans le regard. « Que Dieu vous garde, Colonel. Nous serons en position d’appui dès que vous donnerez le signal. »

Il se recula, claqua à nouveau les talons, me salua une dernière fois avec déférence, et disparut sous la pluie battante au détour des colonnes de pierre.

Acte III : La chasse dans la brume
Je n’avais pas fait cinquante pas vers le parking réservé aux officiers que je sentis la menace.

L’entraînement opérationnel de déploiement ne vous quitte jamais. Dans le reflet d’une vitre embuée près de l’orangerie, j’aperçus deux silhouettes d’hommes vêtus de manteaux sombres, le pas synchronisé sur le mien. Ils ne portaient pas l’uniforme. Pas de parapluie, les mains enfouies dans les poches, la démarche lourde des agents de sécurité privée habitués aux basses besognes.

Je glissai l’enveloppe de cuir sous la doublure thermique intérieure de mon manteau d’apparat, verrouillai le bouton pression, et accélérai le pas sans courir, rejoignant la ligne des allées bordées de chênes centenaires.

« Colonel Vance ! » cria une voix d’homme derrière moi.

Je continuai d’avancer d’un pas ferme vers ma berline militaire de dotation garée au bout de l’allée des Cèdres.

Le deuxième homme contourna une rangée de monuments funéraires pour tenter de me couper la retraite. C’était un molosse aux cheveux ras, les yeux dissimulés derrière des verres fumés malgré la grisaille du jour.

« Madame, votre père souhaite un entretien privé avant votre départ », dit-il en se postant en travers de mon chemin, à moins de deux mètres.

« Colonel Vance, rectifiai-je d’une voix sèche comme un claquement de fouet. Et vous obstruez la voie d’un officier supérieur en service. Reculez immédiatement. »