« Maître Vance… » dis-je en reprenant mon souffle, posant la clé de laiton et le parchemin sur le bois ciré. « L’oiseau de feu chantera au crépuscule. »
Le luthier retint sa respiration. Son visage se figea dans une solennité presque religieuse. Sans prononcer un mot, il contourna le comptoir, verrouilla la porte d’entrée de sa boutique, tira les rideaux épais de velours vert, puis me fit signe de le suivre vers l’arrière-boutique.
Là, dissimulée derrière une bibliothèque pivotante, se trouvait une chambre forte climatisée. Au centre de la pièce, reposant sur un socle blindé éclairé par un faisceau tamisé, reposait un étui en cuir de Russie ancien, frappé des initiales E. V.
« Cela fait quatre ans que je garde ce trésor pour toi, Maya », dit le vieil homme d’un ton vibrant. « Ton père, Richard, est venu me voir à trois reprises après l’enterrement. Il menaçait d’engager des poursuites pour savoir où ta grand-mère avait caché les biens de la succession. Il croyait qu’il s’agissait d’argent liquide ou d’actions au porteur. Il ignorait que le véritable trésor d’Evelyn n’avait jamais été monnayable pour des gens de son espèce. »
Arthur Vance déverrouilla l’étui avec une lenteur cérémonieuse. Le couvercle s’ouvrit sur un velours de soie d’un bleu nuit profond.
Ce qui reposait à l’intérieur me coupa le souffle.
C’était un chef-d’œuvre absolu de la lutherie italienne du XVIIIe siècle. Un instrument d’une grâce indicible, dont le vernis aux reflets d’or et de cerise semblait capturer la lumière pour la restituer sous forme de flammes vivantes. Les ouïes étaient taillées avec une perfection chirurgicale, les éclisses d’un érable ondé exceptionnel ondulaient comme les vagues d’une mer pétrifiée.
« Un Guarneri del Gesù authentique de 1738 », murmura Arthur, la voix troublée par une déférence sacrée. « L’un des cinq derniers exemplaires privés en état parfait de conservation dans le monde. Evelyn l’a hérité de sa propre mère, une virtuose européenne qui avait fui la guerre. Tes parents ignoraient son existence parce qu’Evelyn savait ce qu’ils en feraient : ils l’auraient vendu aux enchères pour financer des projets immobiliers grotesques ou alimenter le train de vie tapageur de ta sœur. »
Il me tendit délicatement l’archet, monté en écaille de tortue et or massif.
« Prends-le, Maya. Cet instrument n’attendait qu’une âme capable de réveiller sa voix. »
La main tremblante, je soulevai le violon. Dès l’instant où le bois entra en contact avec ma clavicule, un frisson électrique me traversa l’échine de part en part. L’instrument semblait peser moins lourd qu’une plume, et pourtant, il dégageait une densité d’émotion presque écrasante. J’effleurai la corde de sol avec l’archet.
Une seule note s’éleva dans l’atelier secret.
Un son si riche, si sombre, si prodigieusement vibrant qu’il sembla faire résonner les murs de brique et fendre l’obscurité. Ce n’était plus le son humble de mon violon brisé ; c’était le rugissement d’un être vivant arraché à un siècle de sommeil.
« Il est à toi », reprit Arthur en me tendant un épais dossier scellé. « Evelyn m’a nommé exécuteur testamentaire fiduciaire exclusif pour cette partie de ses volontés. Ce document atteste de la donation intégrale du Guarneri à ton nom propre, inattaquable juridiquement. Mais il y a plus : la maison familiale dans laquelle vous vivez… la villa d’Austin. Ton père prétend en être le propriétaire légitime, mais le terrain et les murs faisaient partie d’un trust familial inviolable régi par le droit d’aînesse maternel d’Evelyn. Elle a fait enregistrer une clause d’exclusion pour indignité filiale à l’encontre de Richard, activable le jour de tes dix-huit ans ou au moment où tu remporterais une distinction majeure attestant de la continuité de l’héritage artistique. »
Je levai les yeux, abasourdie par l’ampleur de la révélation.
« Mes parents… ne possèdent pas la maison ? »
« Ils n’ont qu’un droit d’usage temporaire révocable », sourit froidement Arthur. « Evelyn savait que ton père dilapidait la fortune industrielle de son propre père dans des placements spéculatifs douteux pour maintenir leurs apparats de millionnaires. S’ils continuent à agir ainsi, ils seront ruinés avant cinq ans. Et le trust stipule que tout manquement grave aux devoirs moraux envers l’héritière désignée — toi — transfère l’administration immédiate du domaine au curateur légal… c’est-à-dire à mon cabinet, jusqu’à ton émancipation totale. »
Arthur me regarda droit dans les yeux, son regard bienveillant mais farouche.
« Maintenant, jeune fille, va jouer. Démontre au monde qui était Evelyn Vance, et qui tu es devenue. »
Je passai la nuit entière dans une chambre d’amis au-dessus de l’atelier d’Arthur, incapable de dormir. Je ne pensais ni à la trahison de Brianna, ni au dédain de ma mère, ni à la morgue glaciale de mon père. Chaque seconde d’insomnie fut consacrée à apprivoiser le géant de bois qui reposait entre mes mains. Nous avons dialogué jusqu’à l’aube. Mes doigts épousaient la touche d’ébène avec une fluidité nouvelle, presque surnaturelle. La douleur de la veille n’était plus une blessure sanglante ; elle était devenue le carburant d’un incendie créateur.
Le lendemain matin, neuf heures sonnaient lorsque les portes de l’auditorium du Performing Arts Center d’Austin s’ouvrirent sur une salle comble de plus d’un millier de spectateurs.
Dans la loge des artistes, l’ambiance était électrique. Les jeunes musiciens les plus prometteurs du sud des États-Unis s’échauffaient fiévreusement. Au premier rang de l’orchestre siégeait un jury d’une sévérité légendaire, présidé par le Maestro Julian Sterling, le directeur mondialement réputé du département des cordes de Juilliard.
Soudain, un tumulte se fit entendre dans le hall d’entrée des loges.
« Je vous répète qu’elle ne doit pas concourir ! C’est une fugueuse, elle a passé la nuit dehors et nous sommes ses tuteurs légaux ! »
C’était la voix d’Eleanor.
Mes parents avaient fini par découvrir mon absence. Mais ils n’étaient pas venus seuls. Vêtus de leurs tenues d’apparat du lendemain de gala, ils étaient accompagnés de Brianna, lunettes de soleil de créateur sur le nez, l’air passablement ennuyée mais animée par une perfidie visible. Ils avaient contacté les organisateurs, exigeant que mon nom soit rayé des listes pour « instabilité comportementale ».