Brianna esquissa un sourire oblique, glacé, dénué de la moindre humanité. Elle franchit les quelques pas qui nous séparaient, le talon aiguille de son escarpin rouge claquant lourdement sur le marbre blanc. Elle s’arrêta juste au bord des débris de bois précieux et pointa un ongle verni dans ma direction.
« Ce que j’obtiens ? La paix, Maya. Parce que l’attention qu’on te porte, même pour tes stupides petites symphonies de salon, est une distraction intolérable. Dans cette maison, il n’y a de la place que pour une seule perfection. Et ce n’est certainement pas une traîne-savate qui s’enferme des heures entières avec un instrument poussiéreux. »
Avant que je ne puisse répondre, le bruit sec et autoritaire de doubles battants de porte s’ouvrant à la volée déchira l’atmosphère feutrée.
Nos parents venaient de pénétrer dans le salon de musique.
Ma mère, Eleanor, marchait d’un pas vif, réajustant machinalement le revers impeccable de son tailleur en soie beige. Derrière elle, mon père, Richard, le visage fermé et le téléphone portable déjà collé à l’oreille, marmonnait des ordres d’affaires d’une voix sourde.
« Qu’est-ce que c’est que ce vacarme ? » s’impatienta Eleanor, ses yeux balayant la pièce d’un regard perçant et calculateur. « Maya, pourquoi cries-tu comme une hystérique ? Nous avons des invités d’honneur qui arrivent dans moins de deux heures pour le cocktail caritatif du gouverneur, et je refuse que… »
Sa voix s’éteignit lorsqu’elle aperçut les éclats d’épicéa et d’érable éparpillés sur le sol.
Je me relevai à demi, tendant une main tremblante vers elle, le cœur au bord des lèvres, convaincue que l’évidence de ce désastre allait enfin briser le voile de favoritisme aveugle qui régnait sous ce toit.
« Maman ! Regarde ce qu’elle a fait ! » suffoquai-je, les larmes coulant sans retenue sur mes joues brûlantes. « Brianna a détruit le violon de Grand-mère Evelyn ! Elle l’a pris de mes mains et l’a fracassé délibérément sur le sol ! Ma compétition est demain matin, c’est le seul souvenir tangible que j’avais de mamie, et elle l’a brisé exprès ! »
Je m’attendais à un sursaut d’horreur, à une réprimande sanglante, ou au moins à une étincelle de compassion.
Au lieu de cela, Eleanor s’approcha lentement, posa un regard froid et détaché sur les ruines du violon, puis reporta ses prunelles impitoyables sur moi. Pas sur Brianna. Sur moi.
« Maya, cesse immédiatement ces gamineries », déclara ma mère d’un ton qui ne tolérait aucune réplique. « Regarde-toi. Tu es dans un état pitoyable, les yeux bouffis, les genoux par terre. C’est indigne de cette maison. »
« Mais maman ! C’est Brianna qui… »
« Assez ! » coupa Richard en raccrochant sèchement son téléphone, s’avançant aux côtés de sa femme. Son regard oscillait entre l’agacement et l’embarras. « Brianna ne ferait jamais une chose pareille sans raison. Tu as encore dû la pousser à bout avec tes répétitions incessantes. Tu sais parfaitement qu’elle préparait son discours d’introduction pour la fondation ce soir. »
Brianna profita aussitôt de la brèche. En l’espace d’une fraction de seconde, son masque de prédatrice narquoise fondit pour laisser place à une moue innocente et contrite. Elle fit un pas en arrière, croisa les bras sur sa poitrine avec une fragilité feinte, et laissa couler une larme parfaitement calibrée sur sa joue poudrée.
« Papa, maman… je suis tellement désolée », sanglota-t-elle doucement. « Maya était tellement nerveuse pour sa compétition de demain… Elle jouait si mal, avec une telle frénésie, que je suis juste entrée pour lui apporter une tasse de thé et lui suggérer de faire une pause pour ses nerfs. Elle s’est emportée, elle a crié que je voulais gâcher sa chance, elle a fait un geste violent en voulant me repousser et… son instrument lui a échappé des mains. Quand il est tombé, j’ai voulu le rattraper, mais mon talon a heurté la table d’harmonie. C’était un pur accident, je vous le jure ! »
L’audace du mensonge me cloua sur place. L’air se refusa à mes poumons.
« C’est faux ! C’est un tissu de mensonges monstrueux ! » hurlai-je en pointant du doigt ma sœur, dont les lèvres frémissaient d’un tremblement hypocrite. « Papa, regarde les traces d’impact ! Elle l’a jeté de toutes ses forces ! Elle m’a dit droit dans les yeux qu’elle en avait marre de m’écouter ! »
Eleanor poussa un soupir d’exaspération profonde, se massant les tempes comme si ma douleur n’était qu’une migraine passagère causée par un parasite.
« Maya, ta jalousie maladive envers ta sœur devient pathétique », trancha ma mère, chaque mot tombant comme une lame de rasoir sur mes chairs à vif. « Tu as toujours été incapable d’assumer tes propres maladresses. Tu as brisé ce violon par négligence et par panique face à l’échec qui t’attendait demain, et maintenant tu tentes de salir Brianna pour te dédouaner. »
« Je n’ai rien brisé ! » sanglotai-je, submergée par un vertige d’injustice absolue. « Pourquoi refusez-vous de me croire ? Pourquoi la croyez-vous toujours, elle, peu importe l’énormité de ses actes ? C’était l’instrument de votre propre mère, maman ! Comment peux-tu rester là sans rien faire ? »
Richard fronça les sourcils, visiblement irrité par le rappel de la matriarche disparue.
« Ta grand-mère avait ses excentricités, Maya. Et nourrir tes illusions de carrière musicale en faisait partie. Cet instrument n’était qu’un vieux bout de bois sans valeur marchande notable. Nous t’achèterons un violon d’étude standard la semaine prochaine si tu y tiens tant, mais demain, tu n’iras nulle part. Tu n’es manifestement pas dans un état psychologique stable pour représenter notre nom en public. »
« Non… non, s’il vous plaît », murmurai-je, sentant mes jambes se dérober complètement sous mon poids. « Cette compétition offre une bourse complète pour la Juilliard School. Le directeur du département des cordes sera dans le jury. C’est ma seule chance… »