À midi et quart, Vanessa rentra de sa promenade. Elle nous trouva dans la cuisine, Daniel et moi, en train de ranger silencieusement des cartons de livres comme deux serviteurs résignés à leur sort funeste. Elle nous jeta un regard chargé d’un mépris souverain, ne daigna même pas nous adresser la parole, et monta dans sa suite pour préparer son départ pour Paris.

Le rendez-vous fatal chez Maître Delorme était fixé au lendemain matin, dix heures.
Elle pensait venir y cueillir les fruits de son chef-d’œuvre d’infamie.
Elle ignorait qu’elle courait tout droit dans la gueule d’un piège scellé d’acier et de feu.

Partie 7 : Le Piège se Referme chez le Notaire
Le lundi matin, le ciel de Paris s’était paré d’un gris de plomb, balayé par une pluie fine et pénétrante.

L’étude de Maître Delorme, située dans un hôtel particulier cossu de la rue de la Faisanderie dans le seizième arrondissement, respirait le luxe discret et rassurant des grandes institutions notariales. Boiseries cirées, tapis persans étouffant les bruits de pas, bustes de Marianne en marbre blanc. Une façade d’honorabilité bourgeoise parfaite pour dissimuler la pourriture des trahisons les plus sordides.

À neuf heures cinquante, Vanessa fit son entrée dans le grand cabinet de réception. Elle était vêtue d’un tailleur pantalon blanc immaculé, arborant des lunettes dorées, un manteau de cachemire négligemment jeté sur les épaules. À ses côtés se tenait un homme d’une soixantaine d’années, corpulent, les cheveux argentés plaqués en arrière, le regard carnassier d’un loup vieillissant mais toujours redoutable : Marcus Richter en personne.

Maître Delorme, le visage cireux, les mains moites essuyées nerveusement sur un mouchoir blanc, les accueillit avec des courbettes serviles.
— « Madame de Valombre, Monsieur Richter… Tout est prêt. J’ai préparé les actes de transcription définitive de la propriété fiduciaire, ainsi que les ordres de mainlevée sur les avoirs bancaires. Il ne manque que la ratification formelle de la levée des conditions suspensives. »

Richter sourit, une grimace hideuse qui plissa les rides de son visage flétri :
— « Enfin. Vingt ans que j’attends ce jour. Henri de Valombre a cru pouvoir m’écraser… Aujourd’hui, sa veuve va mendier son pain et son imbécile de fils croupira sous les verrous pour faillite frauduleuse. Faites entrer le mandataire. »

La double porte de chêne s’ouvrit.

Daniel entra, la mine sombre, le pas lourd. Mais derrière lui, franchissant le seuil avec une lenteur majestueuse, j’entrai à mon tour.

Vanessa fronça les sourcils, agacée :
— « Qu’est-ce que cette vieille femme fait ici ? Daniel, je t’avais dit de la laisser à la maison. Elle n’a aucun statut légal dans cette réunion. Maître Delorme, faites-la sortir par les agents de sécurité. »

— « Personne ne sortira d’ici, » dis-je d’une voix qui résonna dans le cabinet avec l’autorité d’un verdict sans appel.

Richter ricana, allumant un cigare malgré l’interdiction évidente :
— « Chère Hélène… Toujours aussi dramatique. Épargnez-nous vos scènes d’adieu. Vous avez perdu. Votre mari était un bâtisseur arrogant, mais son fils est une coquille vide qui nous a tout donné. Signez ce que Maître Delorme vous tend, ou je fais déposer la plainte pour banqueroute frauduleuse contre Daniel dans la demi-heure. »

— « C’est une proposition fascinante, monsieur Richter, » répondis-je en m’avançant jusqu’au centre de la pièce. « Mais avant de signer quoi que ce soit, permettez-moi de faire deux lectures à cette distinguée assemblée. »

J’extirpai de mon sac en cuir un document officiel à reliure pourpre.
— « Premier document : la clause statutaire 47-B de la SCI ‘Les Chênes de Saint-Germain’, signée par Henri de Valombre et enregistrée au rang des minutes de feu Maître Bertrand, prédécesseur de notre hôte. Clause stipulant l’annulation immédiate de tout transfert de propriété non approuvé par moi-même, et le transfert automatique des biens à l’Institut de France. Vous avez orchestré la ruine de Daniel pour récupérer des coquilles vides, monsieur Richter. Tous les actifs fonciers sont d’ores et déjà sous séquestre d’État depuis ce matin huit heures trente. »

Le visage de Delorme vira au vert livide. Il se tourna vers Vanessa, paniqué :
— « Vous m’aviez juré que cette clause n’avait pas été publiée ! »

— « Tais-toi, imbécile ! » siffla Vanessa, son masque d’élégance se fissurant pour révéler une sauvagerie brute. « C’est un bluff ! Cette clause est caduque, elle n’a aucune valeur sans jugement au fond ! Signe les actes, Delorme ! Signe immédiatement ! »

— « Oh, mais il y a un deuxième document, ma chère enfant, » continuai-je avec une douceur féroce.

Je fis un signe de tête à Daniel. Mon fils sortit de sa sacoche une tablette reliée par satellite au réseau de la police, ainsi qu’un haut-parleur Bluetooth qu’il posa brutalement sur le bureau en acajou du notaire.

— « Ceci est l’enregistrement sonore de votre conversation d’hier matin sur la terrasse, Vanessa. Mais surtout, voici l’intégralité du contenu du dossier ‘Opération Nemesis’ extrait de votre propre ordinateur : les ordres de sabotage de Singapour, les preuves de versements sur le compte secret de Maître Delorme à Dubaï, et les ordres de virement signés par vous, Richter, prouvant la subornation de témoins et l’extorsion en bande organisée. »

La voix enregistrée de Vanessa retentit alors dans la pièce, crue, impitoyable, décrivant comment elle comptait m’enfermer à vie dans un asile suisse et abandonner Daniel à son suicide ou à la prison.

Marcus Richter laissa tomber son cigare sur le tapis précieux. Ses yeux exorbités fixaient l’écran où défilaient ses propres relevés bancaires cryptés et ses messages compromettants.
— « Salope… » cracha-t-il en se tournant vers Vanessa. « Tu as laissé tes fichiers sans protection ?! Tu t’es fait pirater par cet idiot ?! »

Vanessa tremblait de rage, ses ongles vernis s’enfonçant dans la paume de ses mains au point de saigner :
— « Tu mens ! Vous n’avez aucune autorité ! Nous allons quitter cette pièce et nos avocats vous réduiront en poussière ! »