Maître Delorme. Le notaire historique de notre famille, un homme autrefois honorable mais que je savais rongé par des dettes de jeu colossales depuis le décès de son épouse. Ils l’avaient acheté. Ils avaient corrompu le gardien même du temple familial.
Je retournai dans le bureau de Daniel. Il était affalé sur son fauteuil, une bouteille de whisky vide à ses pieds, le regard vitreux, les yeux rougis de honte.
— « Debout, Daniel, » lui ordonnai-je d’un ton sec, sans une once de pitié dans la voix.
Il sursauta, me regardant avec l’effroi d’un condamné à mort.
— « Maman… laisse-moi mourir. Je vous ai tous détruits. Papa avait raison, je ne suis qu’un incapable… »
Je m’approchai et lui assénai une gifle monumentale. Le claquement résonna dans la pièce comme un coup de fusil.
Daniel porta la main à sa joue brûlante, sous le choc, les yeux écarquillés.
— « Tu vas ravaler tes larmes et ta lâcheté, » lui dis-je, les dents serrées, penchée sur lui. « Ton père n’a pas bâti cet empire pour qu’un fils geignard l’abandonne à une sangsue et à l’assassin métaphorique de son honneur. Vanessa travaille pour Marcus Richter. Elle t’a manipulé depuis la première seconde où elle t’a souri. Elle a saboté tes fonds à Singapour pour te pousser au désespoir et te forcer à signer cet acte. »
Daniel cligna des yeux, comme émergeant d’un coma artificiel :
— « Richter ? L’homme dont papa me parlait quand j’étais enfant ? Celui qui… »
— « Oui ! Celui qui voulait sa peau. Et maintenant, tu vas te lever, te doucher, enfiler ton costume, et tu vas m’aider à les détruire. Tu es un ingénieur, Daniel. Tu as été le meilleur de ta promotion à Polytechnique pour casser des protocoles de sécurité informatique avant de vouloir devenir banquier. Tu vas mettre tes compétences au service de ta propre survie. »
L’étincelle de fierté blessée que j’espérais allumer jaillit soudain dans le regard de mon fils. La honte se mua en une haine froide et déterminée.
— « Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? » demanda-t-il, la voix raffermie.
— « Vanessa utilise un ordinateur portable professionnel ultra-sécurisé qu’elle garde dans sa valise diplomatique fermée par code biométrique. Elle part faire une promenade à cheval dans une demi-heure pour fêter sa victoire avant de descendre à Paris. Tu as quarante minutes pour cloner son disque dur, intercepter les échanges avec Richter et récupérer la copie intégrale de l’accord secret de rétrocession de commission entre elle et Maître Delorme. »
Daniel se redressa de toute sa taille.
— « Sa valise biométrique utilise un capteur à empreinte capacitive standard de marque Kaba. Si je récupère l’empreinte qu’elle a laissée sur son verre de jus d’orange ce matin avec du ruban adhésif en polymère et de la poudre de graphite, je peux l’ouvrir en trois minutes. Et pour son ordinateur, j’ai une clé d’amorçage Linux qui contourne le chiffrement BitLocker si l’ordinateur est resté en mode veille prolongée. »
— « Alors fais-le, » dis-je. « Moi, je m’occupe de la police judiciaire. »
Partie 6 : La Chasse aux Données
À onze heures précises, Vanessa franchit la grille du domaine au volant de sa décapotable, vêtue de sa toque d’équitation, le visage radieux des vainqueurs impunis.
Dès que les bruits de son moteur s’éteignirent sur l’allée gravillonnée, nous passâmes à l’action. Daniel opéra avec une précision chirurgicale qui me rappela son père lorsqu’il supervisait les manœuvres techniques complexes. Récupération de l’empreinte digitale sur le verre de cristal avec de la poudre de fusain broyée, transfert sur un film adhésif souple, application sur le capteur de la mallette en cuir noir déposée dans le dressing de l’aile ouest.
Le verrou céda avec un léger claquement métallique.
L’ordinateur portable ultra-fin était là. Daniel brancha sa clé USB noire, relança la machine par un pont matériel direct sur la mémoire vive, et commença à extraire les données.
Les barres de progression défilaient sur l’écran sombre. Mon cœur battait à tout rompre, chaque seconde semblant durer une éternité.
— « Dépêche-toi, Daniel… Si elle a oublié quelque chose et qu’elle fait demi-tour, nous sommes perdus. »
— « C’est bon, j’accède aux dossiers cachés… Mon Dieu, maman… regarde ça. »
Ce qui apparut sous nos yeux dépassait nos pires suppositions.
Il ne s’agissait pas seulement d’une escroquerie financière. Dans un sous-dossier crypté intitulé « Opération Nemesis », nous découvrîmes l’intégralité du plan machiavélique orchestré par Marcus Richter et Vanessa depuis dix-huit mois :
Les ordres de falsification passés à des traders complices à Singapour pour faire couler artificiellement la société de Daniel, en drainant sa trésorerie vers des comptes miroirs à Chypre.
Le projet d’acte de vente immédiat de notre maison de Saint-Germain-en-Laye à une société immobilière de démolition, prévoyant de raser la demeure familiale pour y construire un complexe de résidences privées de grand luxe.
Le contrat de corruption signé avec Maître Delorme, lui promettant deux millions d’euros virés à Dubaï en échange de la dissimulation de la fameuse clause 47-B lors de la validation des actes de cession.
Et le plus atroce : un dossier médical pré-rempli par un médecin psychiatre véreux, attestant d’une prétendue « démence sénile avec tendances pyromanes et accès de violence envers les tiers », signé en blanc, destiné à me faire interner d’urgence dans un asile psychiatrique privé du canton de Vaud dès le mardi soir, m’interdisant tout recours légal ou communication avec l’extérieur.
Ils ne voulaient pas seulement nous ruiner ; ils voulaient effacer notre existence physique et morale de la surface de la terre.
— « Sauvegarde tout sur trois disques durs différents, » ordonnai-je, ma voix tremblante d’une rage contenue. « Et envoie une copie miroir sur le serveur sécurisé de mon ancien commissaire aux comptes à la Brigade Financière. »
Daniel déconnecta les appareils, replaça méticuleusement chaque élément dans la valise, reverrouilla les fermetures biométriques et effaça toute trace de notre passage.