Elle a cité une aide à domicile à Chatou, un couple employé dans une propriété à Saint-Germain-en-Laye, un chauffeur de Neuilly qui avait quitté la société après avoir réclamé ses bulletins. Tous s’étaient plaints du même genre d’écart. Tous avaient fini par croire qu’ils n’avaient simplement pas compris les règles.
Je me suis souvenu d’une phrase de ma femme.
Un soir, des années auparavant, elle m’avait reproché de connaître le chiffre d’affaires de chaque filiale mais pas le prénom du gardien qui nous ouvrait la grille depuis six mois.
« Tu vois très bien les tableaux, Étienne. Les gens, tu les regardes trop tard. »
À l’époque, j’avais trouvé la remarque injuste.
Cette nuit-là, elle m’est revenue avec une précision presque physique.
À 3 h 10, j’ai appelé Sophie Lemaire, l’avocate externe du groupe. Pas notre direction juridique interne : Marc y avait trop d’amis. Je lui ai demandé de réveiller un expert en fraude salariale et un commissaire aux comptes indépendant que nous avions déjà utilisé lors d’une acquisition. Je n’ai pas expliqué davantage au téléphone.
À 3 h 26, j’ai suspendu temporairement les droits de validation de Marc et de Claire Renaud sur la paie, sous le motif technique d’un contrôle d’intégrité. À 3 h 41, j’ai demandé à notre responsable cybersécurité de conserver les journaux d’accès sans prévenir la direction des opérations.
Marc m’a appelé trois fois.
Je n’ai répondu qu’à la quatrième.
— Tu fais quoi ? a-t-il demandé sans bonjour.
Sa voix était basse, maîtrisée.
— Un contrôle.
— À trois heures du matin ?
— Je dors mal.
Un silence.
Puis :
— Étienne, ne touche plus à rien avant qu’on se voie.
— Pourquoi ?
— Parce que tu regardes des opérations que tu ne comprends pas encore.
Cette phrase m’a presque rassuré, mais pas comme il l’espérait. Marc n’avait pas demandé de quelles opérations je parlais.
— À huit heures, ai-je dit. Mon bureau.
— Sept heures.
— Huit.
J’ai raccroché.
Nadia avait entendu seulement ma moitié de la conversation. Elle fixait son bracelet.
— Il sait ?
— Il sait que je regarde.
À six heures, je lui ai fait préparer un vrai petit-déjeuner par le cuisinier de garde lorsqu’il est arrivé. Elle a refusé d’abord, par réflexe. Puis elle a accepté un café, deux tartines et un yaourt. Je suis monté me changer pendant qu’elle mangeait à table, pas dans l’office.
À 7 h 35, je suis parti pour La Défense.
Le ciel était encore gris. Dans la voiture, Sophie m’a appelé. Son expert avait trouvé un premier élément : les « mandats salariés » étaient rattachés à un compte de répartition ouvert au nom d’un prestataire, Horizon Gestion Sociale, chargé officiellement de gérer des avances, des acomptes et certains remboursements pour notre filiale de services.
Le problème était simple : Nadia n’avait jamais demandé ce service.
Le deuxième problème l’était encore plus : le prestataire avait été introduit quatre ans plus tôt sur recommandation directe de Marc.
À huit heures moins cinq, il m’attendait déjà devant mon bureau.
Marc avait cinquante-cinq ans, des cheveux presque entièrement gris et cette façon de nouer son manteau plutôt que de le boutonner qui donnait toujours l’impression qu’il ne restait jamais longtemps au même endroit. Il avait l’air fatigué mais pas paniqué.
Il a fermé la porte derrière lui.
— Tu aurais dû m’appeler avant de bloquer les droits.
— Nadia Benali reçoit mille cent euros environ. Notre système dit deux mille deux cent quarante.
Il a respiré par le nez.
— D’accord.
Pas « quoi ? ». Pas « c’est impossible ». Juste : d’accord.
— Depuis combien de temps ?
— Ce n’est pas ce que tu crois.
— Alors explique-moi ce que je crois.
Il s’est assis sans que je le lui propose.
Selon lui, la filiale de services avait traversé une crise de trésorerie quatre ans plus tôt. Un gros client avait résilié un contrat, deux contentieux prud’homaux coûtaient plus cher que prévu, et une banque menaçait de réduire une ligne de crédit. Marc avait mis en place un « mécanisme temporaire » : une partie des rémunérations de certains salariés était transférée vers Horizon Gestion Sociale pour constituer une réserve destinée à lisser les avances et les périodes sans mission.
— Temporaire pendant quatre ans ? ai-je demandé.
— La division serait morte sans ça.
— Nadia ne savait rien.
— Les salariés signaient un mandat.
— Elle dit que non.
Il a haussé une épaule.
— Les dossiers de recrutement sont lourds. Les gens oublient ce qu’ils signent.
J’ai senti ma mâchoire se contracter.
— Les gens ?
— Ne joue pas sur les mots.
C’était la première fois que je voyais quelque chose changer dans son visage. Pas de honte. De l’agacement.
Je lui ai demandé pourquoi les bulletins officiels n’étaient pas accessibles aux salariés concernés.
Il n’a pas répondu.
À cet instant, Sophie est entrée avec l’expert, Alain Vasseur. J’avais oublié de prévenir Marc qu’ils venaient.
Il s’est levé.
— Tu fais venir un auditeur externe contre moi maintenant ?
— Pas contre toi. Pour les comptes.
Alain a posé une chemise grise sur la table.
— Nous avons comparé vingt-sept dossiers pris au hasard, a-t-il dit. Dix-neuf présentent une différence entre le net déclaré et le virement reçu par le salarié. Dans quatorze cas, le portail salarié a été désactivé manuellement.
Marc s’est tourné vers moi.
— Vingt-sept dossiers, ce n’est rien à l’échelle du groupe.
Cette phrase a déplacé quelque chose dans la pièce.
Sophie a cessé d’écrire.
Alain a relevé la tête.
Même Marc a semblé comprendre qu’il venait de dire trop vite ce qu’il pensait réellement.
À neuf heures trente, nous avons convoqué Claire Renaud.
Elle est entrée pâle, avec un dossier serré contre elle. Elle connaissait déjà le gel des accès. Elle a d’abord répété exactement la version de Marc : mandats, réserve, gestion des périodes sans mission.
Puis Sophie lui a demandé de nous montrer un seul mandat original signé de la main d’un salarié.