À deux heures du matin, j’ai trouvé Nadia Benali, ma gouvernante, assise par terre dans l’office de ma maison du Vésinet, en train de manger nos restes froids grain de riz après grain de riz. Moins d’une heure plus tard, j’ai découvert que plus de la moitié de son salaire disparaissait chaque mois avec l’autorisation de Marc Delcourt, mon associé de toujours, l’homme à qui j’avais confié la moitié de mon groupe.
Depuis la mort de ma femme, deux ans plus tôt, je dormais mal. Je me levais souvent la nuit, traversais les pièces sans allumer les plafonniers, et finissais par revenir au lit quand mes jambes devenaient plus lourdes que mes pensées.
Cette nuit-là, je descendais simplement boire un verre d’eau lorsque j’ai remarqué la porte de l’office entrouverte.
Nadia était assise sur le carrelage, un petit plat posé sur les genoux. Du riz froid. Des haricots verts. Trois tranches de rôti laissées après un dîner où quatre hommes avaient parlé chiffres pendant deux heures avant d’abandonner la moitié de leurs assiettes.
Quand elle m’a vu, elle a posé sa fourchette immédiatement.
— Monsieur Morel… pardon.
— Pardon de quoi ?
Elle a baissé les yeux.
— Je ne voulais déranger personne.
Ses mains étaient rouges et fendillées par les produits ménagers. À son poignet, un bracelet de fil délavé portait deux petites lettres cousues à la main : L et M. Je l’avais vu des dizaines de fois sans jamais lui demander ce qu’elles signifiaient.
— Lina et Mehdi, a-t-elle murmuré. Mes enfants.
Lina avait huit ans. Mehdi cinq. Ils vivaient chez la mère de Nadia, à Reims, parce qu’un logement assez grand en région parisienne et une garde régulière auraient englouti presque tout ce qu’elle gagnait. Sa mère souffrait d’une maladie respiratoire chronique. Les médicaments passaient avant les fournitures scolaires. Les fournitures avant Nadia.
— Quand avez-vous mangé pour la dernière fois ?
Elle a serré le bord du plat.
— Hier matin.
J’ai cru avoir mal entendu.
— Vous travaillez ici presque tous les jours. Vous êtes payée chaque mois par notre société. Pourquoi vous cachez-vous à deux heures du matin pour manger des restes ?
Elle a hésité, puis m’a donné le montant qu’elle recevait réellement.
Je suis resté immobile.
— Répétez.
Elle l’a répété.
La somme était inférieure de plus de moitié à celle que j’avais validée pour son poste.
— Qui vous a recrutée ?
— Morel Services Privés.
Ma propre filiale.
Je lui ai demandé si elle avait déjà signalé l’écart. Elle a hoché la tête.
— À madame Renaud, aux ressources humaines. Elle m’a dit que c’étaient les frais de placement, les avances, l’administration… que c’était normal pour les postes en maison.
Claire Renaud. Une cadre que Marc avait lui-même fait nommer trois ans plus tôt.
J’ai sorti mon téléphone et ouvert l’accès sécurisé au système de paie. Le dossier de Nadia indiquait un salaire net mensuel de 2 240 euros. Son compte, d’après ce qu’elle venait de me dire, en recevait à peine plus de mille.
J’ai ouvert l’historique des modifications.
Puis les autorisations.
Une ligne revenait chaque mois sous une formule administrative assez terne pour décourager les questions : « répartition exceptionnelle – mandat salarié ». Nadia m’a assuré n’avoir jamais signé un tel mandat.
Mon pouce s’est arrêté sur le nom du valideur.
Marc Delcourt.
Pendant vingt-deux ans, Marc avait négocié à mes côtés, repris des filiales en difficulté, rencontré des banques avec moi et conservé des secrets que je n’aurais confiés à personne d’autre. Il ne travaillait pas seulement pour moi. Il dirigeait la moitié de ce que j’avais construit.
J’ai regardé Nadia, toujours assise au sol avec son bracelet L et M et son assiette de restes refroidis.
Je n’ai pas élevé la voix.
J’ai verrouillé les droits administrateur de la paie, copié les journaux d’accès sur un espace auquel Marc n’avait pas accès, puis demandé à Nadia de ne rien signer et de ne répondre à personne avant que je la rappelle.
À cet instant, mon téléphone a vibré.
Le message venait de Marc.
« Il faut qu’on parle avant que tu commences à poser des questions. »
Je n’ai pas répondu tout de suite.
Il était 2 h 47. Dans la maison, on entendait seulement le vieux réfrigérateur et la pluie fine contre les vitres de l’office. Nadia avait posé son assiette sur le plan de travail. Elle semblait plus inquiète pour son emploi que révoltée par ce que je venais de lui montrer.
— Est-ce que je vais avoir des problèmes ? a-t-elle demandé.
La question m’a atteint plus durement que le reste.
Elle venait d’apprendre que quelqu’un prélevait une partie de son salaire depuis des années, et son premier réflexe était encore de se demander si elle avait fait quelque chose de mal.
— Non, ai-je dit. Mais j’ai besoin que vous me racontiez tout depuis le début.
Elle s’est assise à la petite table de l’office. Moi en face d’elle.
Son recrutement remontait à quatre ans. Une annonce pour des emplois de maison « stables et déclarés », un entretien dans nos bureaux de Nanterre, puis un contrat qu’on lui avait fait signer rapidement parce qu’une famille cherchait quelqu’un dès le lundi suivant. Elle avait reçu un identifiant pour un portail salarié, mais il n’avait jamais fonctionné. Chaque fois qu’elle appelait, on lui disait que la migration informatique était en cours.
À la place, elle recevait par courriel un relevé simplifié indiquant les heures et la somme qui serait virée. Rien qui ressemble au bulletin de paie complet conservé dans nos serveurs.
— Vous n’avez jamais reçu celui-ci ?
Je lui ai montré le document officiel de septembre, sans lui tendre le téléphone pour éviter qu’elle ne touche quoi que ce soit dans le système.
Elle a secoué la tête.
— Jamais.
La différence n’était donc pas une retenue qu’elle aurait mal comprise. Deux versions circulaient.
Je lui ai demandé si elle connaissait d’autres salariés concernés.