La maison présentait une façade lépreuse, inachevée, faite de parpaings gris sans crépi et surmontée de fers à béton rouillés dressés vers le ciel brumeux. Aux fenêtres du rez-de-chaussée, de lourdes grilles en fer forgé cadenassaient l’espace, conférant à la bâtisse l’aspect d’une prison de quartier.
Accompagnée de deux experts de la police scientifique vêtus de combinaisons blanches et d’un serrurier judiciaire, Julia Castañeda franchit le seuil après avoir forcé le verrou d’entrée. Une odeur tenace de graisse brûlée, de renfermé et de cire bon marché flottait dans l’air stagnant.
Dans la cuisine, le verre brisé mentionné par Daniela gisait encore sur le sol en vinyle jauni, à côté d’une flaque d’eau séchée et de quelques pièces de monnaie éparpillées : les économies de la vente de gâteaux, le déclencheur sanglant de l’après-midi.
Julia monta l’escalier étroit et sombre. À l’étage, le contraste entre les deux chambres des jeunes filles était saisissant, presque insoutenable.
La chambre de Valeria était spacieuse, meublée d’un grand lit capitonné, de miroirs à ampoules de maquilleuse, de dizaines de flacons de parfum et de vêtements neufs empilés sur des étagères impeccables. Sur la table de nuit trônait un ordinateur portable récent et un téléphone dernier cri, payés par Ernesto qui ne refusait jamais rien à son aînée, persuadé que sa « fragilité nerveuse » exigeait un confort absolu.
En face, séparée par un couloir obscur, se trouvait la pièce réservée à Daniela. Ce n’était même pas une véritable chambre, mais une ancienne buanderie reconvertie, dépourvue de fenêtre vers l’extérieur, n’ayant pour seule aération qu’une imposte donnant sur la cage d’escalier. Un simple sommier métallique reposait sur des cales en bois, recouvert d’une couverture élimée. Il n’y avait aucun meuble, seulement deux cartons de supermarché pour ranger quelques tee-shirts usés et ses manuels scolaires.
— Comment des parents peuvent-ils créer un tel abîme entre deux enfants sous le même toit ? murmura l’un des techniciens en balayant la pièce d’une torche halogène.
Julia ne répondit pas. Elle s’agenouilla près de l’armoire déglinguée. Le bois craqua lorsqu’elle écarta le meuble du mur lépreux. La plinthe était exactement là où Daniela l’avait indiqué, à demi descellée. Julia glissa ses doigts gantés dans l’interstice froid et poussiéreux. Le bout de ses ongles rencontra la texture rugueuse d’un ruban adhésif.
Elle tira doucement. Un paquet entouré de film plastique noir apparut. À l’intérieur reposait le vieux Motorola, ainsi qu’un petit câble de chargement écorné.
— Nous avons l’appareil, dit Julia à la radio. Sécurisez la chambre. Cherchez le matelas.
Quelques secondes plus tard, le second agent extrayait de la mousse éventrée du lit un carnet d’écolier à la couverture noire cartonnée. En l’ouvrant à la première page, Julia lut ces mots tracés d’une écriture enfantine appliquée, datée de quatre ans plus tôt :
« 14 octobre. Aujourd’hui, Valeria a jeté mon cahier de dessin dans les toilettes parce que le maître m’a mis une étoile. Papa m’a giflée parce que j’ai pleuré et que ça a donné la migraine à ma sœur. Il a dit que je devais apprendre à être invisible si je voulais que la paix règne dans cette maison. Je promets d’essayer d’être invisible. »
La gorge serrée, l’enquêtrice rangea le carnet dans un sac à scellés étiqueté. Mais son travail sur place n’était pas terminé. En repensant aux révélations de Daniela sur le chien des voisins, elle descendit vers la cour arrière.
La cour était un cloaque encombré de vieux pneus, de ferraille et de sacs de ciment durcis par l’humidité. Au fond, près d’un grand mur mitoyen séparant la propriété de celle de la famille Mendoza, le sol montrait une zone étrangement affaissée, recouverte d’épaisses dalles de béton de mauvaise facture, posées sans jointoiement régulier.
Julia appela l’équipe cynophile et un inspecteur supplémentaire.
— Amenez une masse et demandez au procureur une extension de périmètre pour fouille de sol, ordonna-t-elle. Il y a quelque chose d’anormal ici.
Le lendemain matin, à l’hôpital, l’atmosphère était électrique. Daniela avait été installée dans une chambre individuelle fermée à clé, sous surveillance continue. Le docteur Robles venait de terminer le bilan radiologique complet et le rapport médico-légal requis par le Parquet pour la Protection des Mineurs.
Le constat était accablant :
Outre les deux côtes fêlées consécutives aux coups de pied de la veille, le corps de la jeune fille portait les stigmates d’un calvaire prolongé. Des micro-fractures consolidées de travers aux doigts de la main droite, résultat d’une porte claquée volontairement par Valeria deux ans plus tôt ; une calcification anormale sur l’os temporal gauche témoignant d’un traumatisme crânien ancien non traité ; et d’innombrables cicatrices linéaires sur les avant-bras et les cuisses, correspondant à des griffures profondes et à des brûlures superficielles infligées avec un fer à lisser pour cheveux.
Elena Robles était assise au chevet de Daniela lorsque Maître Sofía Ríos entra, accompagnée d’un technicien audio de la police judiciaire muni d’un ordinateur blindé et de haut-parleurs externes.
— Le téléphone a parlé, Daniela, annonça Sofía d’une voix posée. Nos experts ont réussi à extraire les fichiers de la mémoire flash, malgré l’état de la batterie. Le procureur général a pris l’affaire en main. Il veut que nous réécoutions les extraits clés ensemble pour que tu confirmes formellement l’identité des voix avant l’audience préliminaire qui aura lieu cet après-midi au tribunal de Barrientos.
Daniela serra la couverture de l’hôpital contre son menton. Elle avait peur, une peur viscérale enracinée au plus profond de ses os, mais en regardant le regard protecteur d’Elena et la détermination de Sofía, elle comprit qu’elle n’avait plus nulle part où reculer. La vérité était sa seule armure.
— D’accord, murmura-t-elle. Faites écouter.
Le technicien brancha la prise et cliqua sur le premier fichier audio, daté du 8 janvier de l’année précédente.
Un grésillement métallique emplit la pièce, suivi du bruit sourd d’une respiration saccadée. C’était la voix de Daniela, beaucoup plus jeune, suppliant à travers des larmes étouffées :
« Papa, s’il te plaît… j’ai trop mal… je ne peux plus bouger mon épaule… s’il te plaît, emmène-moi chez le docteur… »