J’étais toujours à terre, le velours rouge de ma robe imbibé du sang chaud qui continuait de couler de ma lèvre fendue et de ma tempe. La poussière dorée des lustres semblait désormais n’être qu’un voile dérisoire jeté sur une scène d’abattoir. Mon époux, Laurent, se tenait à trois mètres de moi, raide comme un piquet, le menton levé pour sauver ce qui pouvait encore l’être de sa dignité bourgeoise. Il ne me regardait pas. Son regard fuyait vers les moulures du plafond, refusant d’admettre qu’il avait partagé sa couche, ses affaires et son prestige avec une criminelle en sursis.
Le commissaire Vasseur s’accroupit lentement devant moi, dans un grincement de cuir. Il ne manifesta ni pitié ni dégoût, seulement une curiosité professionnelle, froide et méthodique. Il déplia le feuillet manuscrit, un papier pelure timbré d’un sceau notarial ancien, sur lequel l’encre délavée portait encore l’écriture nerveuse et penchée de mon père.
« Diana Valmont… ou devrais-je dire Diana Montbrun ? murmura-t-il d’une voix basse, presque confidentielle, qui porta pourtant dans le silence d’église du salon. Vous reconnaissez ce document, madame ? »
Ma bouche refusa de s’ouvrir. Le goût du fer envahissait ma gorge, suffocant, âcre. Je fixai ce testament authentique que j’avais cru détruit dans la cheminée du vieux manoir familial, dix ans plus tôt. Dix ans. Une décennie entière passée à bâtir un château de cartes sur les cendres d’un mensonge. J’avais regardé les flammes dévorer les feuillets ce soir d’automne pluvieux, persuadée que le papier s’était envolé en fumée avec les droits d’Irène. Mais elle avait été plus prévoyante que moi. Elle n’avait pas laissé l’original dans le coffre du bureau paternel ; elle en avait subtilisé le double certifié avant même que le médecin légiste n’eût signé le certificat de décès.
« Elle ne parlera pas, monsieur le commissaire, cracha Irène, la voix encore rauque de fureur, maintenue fermement par deux jeunes brigadiers mais le buste dressé comme une statue de Némésis. Elle n’a jamais su que mentir, voler et s’approprier le bien des autres. Regardez-la. La grande dame de Touraine ! Une souillon parjure qui a falsifié la signature d’un mourant avec la complicité d’un notaire marron ! »
Laurent tourna enfin la tête. Ses yeux d’un bleu acier, d’ordinaire si calculateurs, étaient écarquillés par une rage sourde, bien plus destructrice que les poings d’Irène. Sa fortune et la mienne s’étaient entremêlées dans des holdings complexes, des investissements immobiliers pharaoniques, des garanties bancaires colossales reposant entièrement sur l’assiette foncière de ce domaine de Touraine. Si le domaine s’écroulait, si les titres de propriété étaient frappés de nullité absolue, c’était tout son empire financier qui sombrait dans le gouffre de la banqueroute.
« Diana, articula-t-il avec une lenteur terrifiante, dis-moi que cette folle délire. Dis-moi que ce document est un faux grossier. Répète-le devant tout le monde. »
Je levai les yeux vers lui, cherchant un lambeau de tendresse, une étincelle de complicité qui m’aurait permis de me raccrocher au monde des vivants. Il n’y avait rien. Rien que le calcul froid d’un homme qui évalue l’actif et le passif d’une débâcle. J’ouvris la bouche, mais aucun son ne sortit, si ce n’est un râle plaintif. Mon silence fut ma signature, mon aveu public.
Une clameur feutrée parcourut l’assemblée. Madame de Senneville porta un mouchoir de dentelle à ses lèvres pour masquer un rictus de jubilation mondaine ; le préfet esquissa un pas discret vers la sortie, soucieux de ne pas voir son nom mêlé au procès-verbal qui s’annonçait historique. Les masques tombaient les uns après les autres avec la rapidité d’un jeu d’échecs renversé d’un revers de manche.
« Les secours vont arriver pour vous soigner, madame, déclara le commissaire Vasseur en se relevant d’un coup sec. Mais je vous informe dès à présent que vous ferez l’objet d’un placement en garde à vue dès que votre état de santé sera jugé compatible avec l’exercice de la procédure. Quant à vous, mademoiselle, ajouta-t-il en se tournant vers Irène, vos actes de violence relèvent du flagrant délit. Vous nous suivrez également au poste. »
Irène laissa échapper un rire bref, triomphal, presque libérateur.
« Mettez-moi aux fers si cela vous chante ! hurla-t-elle alors que les agents lui passaient les menottes aux poignets. J’ai attendu trois mille six cent cinquante jours pour ce moment. J’ai lavé ses parquets, ciré ses meubles volés, nettoyé ses toilettes en souriant sous mon tablier de servante ! Vous croyez que quelques mois de prison me font peur ? J’ai vécu en enfer pendant qu’elle buvait du champagne dans mon propre salon. Ce soir, l’enfer a simplement changé de propriétaire ! »
On l’entraîna vers la sortie. En franchissant le seuil du grand vestibule, elle se retourna une dernière fois. Ses yeux rouges, enflammés par une vengeance enfin accomplie, croisèrent les miens. Elle ne souriait plus. C’était un regard vide, le regard d’une femme qui s’était consumée toute entière dans le brasier de sa propre rancœur, ne laissant derrière elle que des décombres.
Les secouristes pénétrèrent dans la salle quelques minutes plus tard, brisant le silence funèbre par le tintement métallique de leur brancard. Quand ils m’y soulevèrent, chaque vertèbre sembla se détacher de mon échine, mais la douleur de ma chair n’était qu’un anesthésique bienfaiteur comparée au vertige de ma déchéance. Laurent avait déjà tourné le dos, son téléphone collé à l’oreille, aboyant des ordres à son avocat d’affaires pour lancer immédiatement une procédure de séparation de corps et de sauvegarde d’urgence des biens.
Tandis qu’on m’emportait sur les dalles froides du perron sous la pluie fine d’octobre, les gyrophares des véhicules de police balayaient la façade néoclassique du château de leurs reflets bleus et convulsifs. Ce château que j’avais tant aimé, dont j’avais choisi chaque tenture, chaque tableau, n’était plus qu’une tombe monumentale dressée au milieu de la nuit.