« Messieurs, enfin ! » s’écria Marc en s’avançant théâtralement vers les deux patrouilleurs qui venaient d’ouvrir leurs portières. « Regardez ces individus ! Ils encerclent l’établissement, ils m’intimident physiquement et menacent la sécurité d’une enfant mineure dont je détiens l’autorité tutélaire d’urgence ! J’exige leur dispersion immédiate et l’arrestation de leur meneur pour entrave, intimidation et trouble majeur à l’ordre public ! »
Mon cœur frappait mes côtes avec une violence sourde. Je venais de courir les derniers mètres séparant mon véhicule de la cour, haletante, les mains crispées sur les sangles de mon sac à main défraîchi, incapable d’articuler un seul mot devant ce cauchemar qui refusait de s’arrêter. Marc avait tout calculé. Dans sa logique féroce et procédurière, il pensait qu’un alignement de blousons noirs flanqués de cuir râpé et de têtes de mort suffirait à convaincre la police municipale de lui donner raison sans poser de questions. Il pensait que le préjugé ordinaire ferait le travail à sa place.
Mia, toujours recroquevillée près du banc, serrait le casque rose contre sa poitrine frêle comme s’il s’agissait du dernier bouclier de notre existence. Elle tremblait de tout son corps, le visage strié de larmes salées qui collaient quelques mèches blondes à ses joues.
Deux agents se sont approchés, la main posée instinctivement sur leur étui de service, l’œil aux aguets, jaugeant l’imposante rangée de douze choppers chromés dont les moteurs coupaient progressivement le contact dans un concert de cliquetis métalliques brûlants. Le lieutenant en tête, un homme grisonnant au regard las et habitué aux conflits d’adultes, a levé la main pour réclamer le calme.
« Tout le monde garde ses distances, » intima l’officier d’une voix posée mais ferme. « Personne ne fait de geste brusque. Monsieur, reculez. Et vous, messieurs, coupez immédiatement les derniers moteurs. »
Marc croyait que Romain allait perdre patience. C’était son piège : pousser un motard à l’outrage ou au geste d’humeur pour transformer un litige familial en flagrant délit. Mais Romain n’était pas un simple bagarreur de taverne. Il était l’homme que Lucas appelait son « roc », celui qui avait traversé les pires orages de la vie militaire avant de trouver refuge dans la fraternité de la route.
Romain n’a pas bronché. Il n’a même pas haussé les sourcils. Avec une lenteur calculée, presque solennelle, il a plongé la main à l’intérieur de sa veste en cuir sans que les policiers n’aient le temps d’en concevoir une menace, tant son mouvement respirait la transparence. Il n’en a pas sorti une arme ni un quelconque objet d’intimidation. Il a déployé une pochette plastifiée translucide, estampillée du sceau officiel de la préfecture et du ministère de la Justice, accompagnée d’un badge métallique bien distinct.
Romain a tendu l’ensemble au lieutenant sans dire un mot.
L’officier a froncé les sourcils, a saisi les papiers, puis ses yeux se sont agrandis en lisant les premières lignes. Il a relevé la tête vers Romain, cette fois avec un respect non feint qui a fait vaciller l’assurance de Marc.
« Capitaine Romain Vaneck, réserviste opérationnel de la gendarmerie nationale et président de l’association d’assistance aux pupilles et vétérans », lut l’agent à mi-voix, assez distinctement pour que les badauds et Marc l’entendent.
« Nous ne violons aucune propriété, lieutenant », déclara Romain, sa voix grave résonnant avec une netteté de cristal dans l’après-midi déclinant. « Nous sommes ici à la demande expresse et préalable de Claire Delorme, mère biologique et détentrice exclusive de l’autorité parentale sur la petite Mia Delorme, ici présente. L’homme qui gesticule devant vous tente de soustraire une mineure à son tuteur légal au moyen d’un document frauduleux. »
« C’est faux ! C’est une invention grotesque ! » hurla Marc, la voix soudain perchée d’un demi-ton, la sueur commençant à perler sur ses tempes dégarnies. « Mon avocat a déposé une requête ce matin même ! Lucas m’a tout cédé avant son accident ! Elle n’a plus rien, elle n’a plus de toit, elle est incapable de subvenir aux besoins de cette gamine ! »
Romain s’est alors retourné vers les motos alignées. Il a simplement levé deux doigts.
D’un des side-cars à l’arrière, un homme d’une soixantaine d’années, vêtu d’un trench-coat impeccable qui contrastait radicalement avec le cuir environnant, est descendu d’un pas tranquille. Il tenait une mallette rigide en cuir bordeaux. C’était Maître Gilbert, l’un des notaires les plus réputés et les plus redoutés du barreau régional, un vieil ami personnel de Lucas et de son défunt père.
En apercevant Maître Gilbert, Marc est devenu livide. La couleur a littéralement fui son visage, laissant place à une pâleur cadavérique. Il a reculé d’un demi-pas, heurtant l’aile de sa berline noire.
« Bonsoir, Marc », lança le notaire d’une voix sèche, dénuée de la moindre complaisance. « Je vois que votre impatience a une fois de plus pris le pas sur la légalité la plus élémentaire. Vous avez cru que la disparition brutale de votre demi-frère vous laisserait le champ libre pour faire valoir cette grossière procuration que vous avez tenté de me faire enregistrer mardi dernier ? »
« Gilbert… qu’est-ce que vous faites avec ces… ces gens ? » bafouilla Marc, ses mains tremblant désormais visiblement le long de ses cuisses.
« J’accomplis le devoir pour lequel Lucas Delorme m’a rémunéré quarante-huit heures avant le drame », répondit le juriste en ouvrant sa mallette sur le capot tiède d’une des motos. « Lucas savait parfaitement que vous prépariez un détournement d’actifs au sein de votre société de transport logistique. Il savait que vous aviez contracté des dettes de jeu colossales sur des plateformes étrangères et que vous tentiez d’hypothéquer les biens de la société à son insu. Il n’était ni aveugle, ni crédule. »
Maître Gilbert a extrait un document volumineux muni de rubans rouges et de tampons notariés en cire. Il s’est tourné vers les deux agents de police qui écoutaient désormais avec une attention chirurgicale.