Charlotte, serrée contre la poitrine de son père, tremblait encore de tout son petit corps. Ses petites mains noircies par la poussière du recoin mural s’accrochaient au revers du smoking de William comme à une bouée dans une mer hostile. William, le visage blême et les mâchoires si violemment serrées qu’un muscle tressaillait sous sa tempe, ne quittait pas des yeux sa fiancée et Marcus, son propre cousin germain et directeur financier du groupe familial.
Isabella avait reculé d’un demi-pas. Ses ongles manucurés étaient encore rougis par la brutalité de sa lutte contre Emma Hayes, la jeune employée de maison qui respirait avec peine contre le chambranle de la porte secrète, une coupure saignant doucement à sa pommette. Quant à Marcus, son teint d’ordinaire hâlé avait viré à la cendre. Ses pupilles allaient convulsivement des feuilles éparpillées aux yeux d’acier de William.
« William, écoute-moi, » souffla Isabella d’une voix qui trahissait une fêlure sous son assurance coutumière. Elle tenta de lisser le satin noir de sa robe de couturier, un geste machinal démenti par la panique de son regard. « Cette gamine fabule. Elle a été manipulée. Emma est entrée sans autorisation dans l’aile ouest pour voler nos biens, et Charlotte est tombée dans cette remise… Tout cela n’est qu’un malentendu grotesque. »
« Un malentendu ? » répéta William d’un ton d’un calme terrifiant, d’une voix si basse qu’elle semblait racler le fond de sa gorge.
Il ne regardait pas Isabella. Ses yeux s’étaient posés sur la feuille la plus proche de ses souliers vernis. Une écriture penchée, fine, élégante, d’une encre bleu nuit qu’il aurait reconnue entre des milliers : l’écriture de Clara. Son épouse disparue quatorze mois plus tôt dans ce que la police avait classé comme un arrêt cardiaque foudroyant consécutif à une longue maladie dégénérative non diagnostiquée.
Lentement, sans lâcher sa fille d’un bras protecteur, William s’accroupit. Ses doigts, d’ordinaire si précis lorsqu’il signait les traités industriels de l’empire Sterling, se mirent à trembler lorsqu’ils effleurèrent le papier vélin.
« Ne touche pas à ça, William ! » aboya Marcus, faisant un pas en avant d’un mouvement brusque, le bras tendu pour s’emparer de la lettre.
Mais avant même que sa main n’atteigne le papier, William se redressa d’un bloc, son regard perçant Marcus avec une férocité animale qui cloua net son cousin sur place.
« Fais un pas de plus, Marcus, » dit William, la voix dépouillée de toute émotion humaine, « et je te jure sur la mémoire de ma femme que tu ne sortiras pas de ce manoir debout. »
Emma Hayes, se remettant tant bien que mal de l’agression, s’approcha doucement, le regard plein de compassion pour la petite fille. « Monsieur Sterling… permettez-moi de prendre mademoiselle Charlotte. Elle a froid, elle a faim, et elle a besoin d’être nettoyée. »
William hésita une seconde. Son instinct de père le poussait à ne plus jamais lâcher l’enfant, mais en voyant la trace de suie sur la joue de Charlotte et la terreur qui voilait son regard innocent, il comprit que cet endroit allait devenir le théâtre d’une mise à mort symbolique qu’une enfant de trois ans ne devait pas voir davantage.
« Emmène-la dans ma chambre personnelle au premier étage, Emma, » ordonna-t-il doucement. « Verrouille la porte de l’intérieur. Si qui que ce soit d’autre que moi tente d’entrer, appelle les agents de sécurité postés à la grille d’entrée principale, pas ceux de la maison. Compris ? »
« Compris, Monsieur, » répondit Emma avec fermeté. Elle prit tendrement l’enfant dans ses bras. Charlotte enfouit son visage dans le cou de l’employée, ses petits doigts agrippant un dernier morceau de tissu provenant de la peluche éventrée.
Lorsque la porte dérobée se referma derrière elles et que le bruit de leurs pas s’éteignit dans le couloir feutré, William se tourna vers la porte principale de la galerie. D’un geste net, il tourna la clé dans la serrure en cuivre massif. Un déclic sec et lourd résonna dans la pièce. Les bruits feutrés de l’orchestre et les éclats de rire des cinq cents invités du gala, réunis dans la grande salle de bal sous leurs pieds, parvinrent à peine, assourdis par l’épaisseur des boiseries.
« Maintenant, » dit William en ramassant la première lettre, « parlons. »
Isabella tenta une dernière manœuvre de séduction et d’indignation mêlées, s’approchant avec des larmes feintes au bord des cils. « Mon amour, comment peux-tu prêter foi aux divagations d’une servante et aux délires d’une enfant choquée ? Marcus et moi essayions seulement d’éviter un scandale pendant le gala de ta fondation ! Pense aux mécènes, pense aux journalistes en bas ! Si ces lettres sortent d’ici sans avoir été examinées par nos avocats… »
« Pourquoi par nos avocats, Isabella ? » demanda William sans lever les yeux de la feuille qu’il venait de déplier.
Ses yeux parcoururent les premières lignes. La date en haut de page le frappa comme un coup de poing : 14 octobre, trois semaines avant le décès de Clara.