À quelques mètres de lui, Maxime ne riait plus. Le ricanement gras et arrogant qui déformait encore ses traits quelques secondes plus tôt s’était évaporé, aspiré par le néant. Ses doigts, d’ordinaire si soignés, si habiles à manipuler les cartes ou à caresser hypocritement mes cheveux, tremblaient à présent d’un tremblement convulsif. Il fixait ce que contenait le rabat du vieux portefeuille en cuir ouvert dans ses mains.
Derrière lui, les deux molosses qu’il avait embauchés semblaient frappés de stupeur. Leurs barres de fer, prêtes à fracasser le pare-brise l’instant d’avant, pointaient désormais mollement vers le bitume. L’un d’eux, une balafre violacée barrant sa joue gauche, jeta un regard inquiet par-dessus l’épaule de mon ex-fiancé pour tenter d’apercevoir l’objet du prodige. Ce qu’il vit le fit reculer d’un pas sec, les semelles crissant lourdement sur les débris de verre de la chaussée.
— C’est… c’est impossible, bégaya Maxime, sa voix étranglée n’étant plus qu’un filet rauque et méconnaissable. Tu devrais être mort. Tout le monde sait que tu es mort il y a vingt ans.
Arthur ne cilla pas. Ses yeux gris, d’une profondeur insondable, se rétrécirent légèrement. Il ne portait aucune arme visible, mais sa seule posture dégageait une autorité si écrasante que l’air semblait manquer autour de nous.
— Les bruits qui courent dans le caniveau ne concernent que les rats, Maxime, répondit le vieil homme d’une voix basse, sourde, qui vibra jusque dans mes côtes. Et toi, tu as oublié à qui appartenait la terre sur laquelle tu rampes.
Je retenais mon souffle, collée contre la portière métallique du pick-up, le cœur battant à grands coups désordonnés contre ma cage thoracique. Mille questions tourbillonnaient dans mon crâne enfiévré. Qui était cet homme ? Que contenait ce cuir élimé pour terrifier trois criminels déterminés à me faire disparaître ? Et surtout, cette question qui me vrillait les tempes depuis la station-service : comment connaissait-il mon prénom ?
Arthur fit un pas en avant. Un seul. Mais ce pas résonna comme un coup de fusil dans le silence de la campagne endormie. Maxime sursauta, trébucha en arrière et laissa tomber le portefeuille. Le cuir heurta le sol humide en laissant s’échapper un petit morceau de carton jauni et une médaille métallique ternie par les décennies.
— Tu as cru pouvoir effacer ton ardoise chez les frères Varga en leur livrant une fille sans défense, reprit Arthur en avançant encore, forçant les deux hommes armés à baisser définitivement les yeux. Tu as cru que personne ne veillait sur elle. Tu as cru que tu pouvais marchander ce qui ne t’appartiendra jamais.
— Monsieur… balbutia le balafré, les mains ouvertes dans un geste d’apaisement servile. On ne savait pas. Maxime nous a juré que c’était juste une gamine ordinaire, une orpheline sans famille, personne d’important… Si on avait su que…
— Assez, trancha Arthur sans même le regarder. Vous avez dix secondes pour remonter dans cette voiture et disparaître de ce département. Si jamais mon ombre croise la vôtre à nouveau, ce ne sont pas vos dettes que j’effacerai, ce sont vos noms des registres de l’état civil. Dégagez.
Les deux brutes n’attendirent pas d’ordre supplémentaire. Sans un regard pour Maxime, ils jetèrent leurs barres de fer sur la banquette arrière, grimpèrent dans la berline et firent rugir le moteur. La voiture effectua un demi-tour brutal, projetant des gerbes de graviers contre les buissons décharnés, avant de s’enfuir à toute allure dans la nuit, leurs feux rouges s’évanouissant rapidement derrière les virages de la nationale.
Maxime resta seul, planté au milieu de la route déserte, abandonné par ses propres complices, exactement comme il m’avait abandonnée une heure plus tôt dans l’obscurité croupie des toilettes. Il était pitoyable. Le vernis du séducteur ambitieux, le masque du jeune cadre élégant et prévenant avait totalement volé en éclats pour révéler la carcasse d’un lâche dévoré par l’angoisse.
— Arthur… je t’en supplie… gémit-il, les dents claquant sous la morsure du froid et de la terreur. Je ne savais pas… Je te jure que je l’aimais, c’était juste… j’étais acculé, ils allaient me briser les jambes, me tuer…
Arthur s’arrêta à un mètre de lui. Lentement, il se pencha pour ramasser le portefeuille tombé dans la boue. Il essuya délicatement le cuir contre sa cuisse, ramassa la photo jaunie et la médaille, puis fixa Maxime avec un calme presque surnaturel.
— Tu ne l’as jamais aimée. Tu as flairé son héritage bien avant qu’elle-même ne sache qui elle était. Mais ton avidité t’a perdu.
Puis, d’un revers de main d’une puissance fulgurante et sèche, Arthur frappa Maxime au visage. Le bruit de l’impact fut terrible. Maxime s’effondra sur le bas-côté, le nez en sang, gémissant dans la poussière.
— Si tu es encore sur cette route quand le soleil se lèvera, dit le vieil homme sans hausser le ton, personne ne retrouvera jamais ton corps. Maintenant, cours.
Maxime ne se fit pas prier. Il se releva à quatre pattes, crachant un mélange écarlate de salive et de terre, puis s’élança à perdre haleine à travers les champs brumeux, disparaissant dans la noirceur oppressante des sous-bois.
Le silence retomba d’un coup, lourd, pesant, troublé seulement par le ralenti un peu cahotant du vieux moteur de la camionnette.
Arthur resta immobile quelques secondes, les yeux fixés sur la nuit où Maxime venait de s’engloutir. Ses épaules, d’abord tendues comme des câbles d’acier, s’affaissèrent légèrement. Il laissa échapper un long soupir las, charge de plusieurs décennies de rancœur et de fatigue. Puis, il pivota lentement et revint vers le véhicule.
En le voyant s’approcher, une terreur d’une autre nature me submergea. Je réalisai soudain que je venais d’être sauvée par un homme que des criminels chevronnés craignaient plus que la mort elle-même. Qui était-il vraiment ? Un chef de gang rival ? Un fantôme du grand banditisme ? Pourquoi Maxime avait-il dit qu’il devait être mort depuis vingt ans ?