Dans la salle, l’atmosphère avait changé de nature. Ce n’était plus le silence amusé ou gêné d’une fête interrompue par une frasque de mauvais goût ; c’était une stupeur minérale, lourde, suffocante. L’écho de la fontaine, dont le jet régulier continuait de murmurer sur les marbres, soulignait la disparition soudaine de tout murmure humain.
Julien voulut réagir. Son rictus de garnement débonnaire se décomposa en une grimace pâteuse, les lèvres entrouvertes sur des dents encore luisantes de champagne. Il tenta un geste de la main, un geste machinal pour rattraper l’atmosphère avant qu’elle ne bascule définitivement.
— Éléonore, enfin… balbutia-t-il à voix basse, cherchant à réduire la distance sans pour autant oser franchir le pas qui les séparait. Arrête. Tout le monde nous regarde. Qu’est-ce que c’est que cette comédie ? Tu vas quand même pas monter une scène pour une maladresse. Je voulais… c’était une blague, je te dis. Pour détendre tout le monde. On avait convenu qu’on ne se prendrait pas au sérieux aujourd’hui.
Elle ne répondit pas immédiatement. Elle pencha très légèrement la tête, et une mèche de cheveux bruns, ruisselante, s’écrasa contre sa clavicule mise à nu par l’étoffe mouillée. Ses prunelles claires, où ne brillait plus la moindre larme, fixaient les siennes avec une acuité clinique, comme un médecin observant les soubresauts d’un organisme déjà condamné.
— Une maladresse ? demanda-t-elle, d’une voix ni forte ni tremblante, mais dont la pureté métallique porta jusqu’aux tables les plus reculées. Tu as retiré ton bras, Julien. Tu m’as regardée dans les yeux, tu as souri, et tu m’as lâchée. Tu voulais voir la grande Éléonore de Varence s’effondrer au milieu de son propre triomphe. Tu voulais que ta bande d’amis s’esclaffe, que ton père hoche la tête avec cette indulgence vulgaire qu’il réserve aux garçons insolents, et que mes parents baissent les yeux.
Au premier rang des invités, Henri de Varence fit un mouvement pour intervenir, son visage ridé par l’étiquette mondaine se crispant sous l’affront. Mais sa fille leva la main gauche, sans quitter son époux des yeux, et ce geste d’une impérieuse sécheresse cloua le vieux diplomate sur place.
— Tu pensais que ce jour t’appartenait, continua-t-elle. Tu as cru que parce que les registres de la mairie étaient signés ce matin et que la bénédiction avait été prononcée, la partie était gagnée. Tu as cru que j’étais ligotée. Que pour sauver l’honneur de nos deux familles, j’allais rire avec vous, aller me changer dans la suite nuptiale, revenir avec un maquillage refait et lever mon verre à notre avenir commun.
Julien déglutit avec peine. Ses prunelles roulaient convulsivement entre l’enveloppe et les visages des invités. Les téléphones portables s’étaient figés, les bras suspendus en l’air, certains témoins ayant l’instinct confus qu’ils ne filmaient plus une vidéo virale d’humiliation conjugale, mais la mise à mort publique d’un héritier.
— Donne-moi ça, murmura-t-il d’un ton qui se voulait menaçant mais qui sonnait comme une supplique désespérée. Éléonore, ne fais pas l’imbécile. Tu ne sais pas ce que tu risques.
— Je sais exactement ce qu’il y a là-dedans, Julien. Et contrairement à toi, je sais ce que vaut chaque ligne.
Elle ne décacheta pas le pli. Elle s’avança d’un pas encore. L’eau qui dégoulinait de sa traîne formait une flaque sombre autour de leurs souliers vernis. D’un geste précis, elle glissa ses doigts sous le rabat ciré et sortit trois feuillets minces, dactylographiés, bordés d’une ligne bleue caractéristique des actes notariés d’urgence, ainsi qu’une série de tirages photographiques sur papier satiné.
Julien pâlit au point que ses tempes parurent grises.
— Le 14 avril dernier, commença Éléonore en se tournant délibérément vers l’assemblée, non pas avec théâtralité, mais avec la froideur d’un procureur ouvrant un dossier de faillite criminelle, mon père et monsieur Pierre Belmont, ici présent, ont signé un accord de fusion portant sur les actifs maritimes du groupe Belmont et les participations foncières de ma famille. Cet accord était fondé sur une garantie simple : une gouvernance assainie, des bilans certifiés, et une alliance que ce mariage devait symboliser devant les actionnaires et les créanciers.
À la table d’honneur, le père de Julien, Pierre Belmont, un homme aux tempes argentées dont l’autorité n’avait jamais été contestée dans le monde des affaires de la côte, se leva lentement. Son teint congestionné trahissait une rage mal contenue.
— Éléonore, cela suffit ! tonna-t-il d’une voix de stentor. Vos querelles d’amoureux ne regardent pas nos sociétés ! Venez vous expliquer dans un salon privé si vous avez des griefs, mais respectez vos hôtes !
Éléonore ne cilla même pas. Elle planta ses yeux dans ceux du patriarche.
— Vos sociétés, monsieur Belmont, n’ont plus d’actifs maritimes depuis dix-huit mois. Elles n’ont que des créances toxiques domiciliées dans une société-écran à Limassol, baptisée Althaea Investments, dont votre fils unique est l’unique mandataire social. Et vos hôtes, ceux-là mêmes qui ont ri lorsque mon corps a heurté l’eau, ont le droit de savoir que la dotation de cinq millions d’euros transférée hier soir sur le compte séquestre de votre étude notariale n’a pas servi à garantir l’armement de vos navires.
Elle fit pivoter la première feuille pour que Julien puisse en lire l’entête.
— Elle a servi, reprit-elle, à combler le découvert d’un compte de jeu clandestin à Macao et à financer l’achat d’un bail commercial au nom de mademoiselle Clara Meyer. Mademoiselle Meyer qui, si je ne me trompe pas, est assise à la table numéro quatre, vêtue d’une très élégante robe en satin vert émeraude dont la facture a été débitée, il y a douze jours, sur la carte d’entreprise de mon fiancé.
Un claquement sec retentit dans la salle. Une femme, au fond, venait de laisser échapper sa coupe de champagne, qui s’était brisée nette sur le marbre. Tous les regards convergèrent instantanément vers la table quatre, où une jeune femme blonde, le teint subitement livide, tenta de s’enfoncer dans son fauteuil comme si la terre pouvait s’ouvrir sous ses pas.
Julien tenta d’arracher les documents des mains d’Éléonore.