« Une fois que l’enfant sera hors de la famille, Victor perdra tout. »
Je me tenais près de la fenêtre, le cœur battant à tout rompre contre mes côtes. Je suis Hélène, la gouvernante et la tutrice d’éducation du petit Leo depuis la mort tragique de sa mère biologique trois ans plus tôt. Pendant des mois, j’avais observé le déclin silencieux de cet enfant de sept ans, rongée par le doute, manipulée par les manières impeccables et le ton doucereux de sa belle-mère, Éléonore. Chaque bleu dissimulé, chaque repas sauté, chaque larme ravalée avait été justifié par une rhétorique venimeuse : « C’est un enfant difficile, Hélène. Il fabule. Il veut attirer l’attention. » Et moi, aveuglée par la perfection de façade de cette aristocrate moderne, j’avais douté de mon propre instinct. J’avais douté de l’innocence d’un ange.
Maintenant, la vérité n’était plus une ombre indécise. Elle était gravée dans le silicium d’un disque dur extrait des entrailles d’un chariot d’argent. Et le complice n’était pas un serviteur subalterne payé sous le manteau.
Les SMS affichaient clairement le nom du destinataire enregistré sous un numéro crypté, mais le vocabulaire, la syntaxe, et surtout le code de confirmation financier utilisé laissaient zéro place à l’hésitation : Julien Vance.
Julien Vance. L’homme de confiance de Victor depuis quinze ans. Son avocat, son conseiller financier, le parrain de Leo, et l’homme qui tenait les clés de la holding familiale Romano Corp.
Victor se leva lentement. Son visage avait perdu toute couleur, remplacé par une pâleur d’albâtre qui soulignait la dureté de ses traits italiens. Ses yeux noirs, d’ordinaire calculateurs et froids, brûlaient d’une rage retenue, une lave en fusion sous une couche de glace arctique.
« Hélène, » murmura-t-il, sa voix n’étant rien de plus qu’un sifflement dangereux. « Où est Leo en ce moment précis ? »
« Il est dans sa chambre, monsieur, » répondis-je en luttant pour garder une voix stable. « Je l’ai bordé après avoir nettoyé l’assiette qu’il avait cachée. Il dort… ou du moins, il essaie. »
« Non, » dit Victor en secouant la tête. Il regarda le tableau de contrôle du système de sécurité réorganisé quelques heures plus tôt par les enquêteurs privés. « Regardez les caméras de l’étage. »
Je me suis approchée de l’écran. Mon sang s’est glacé instantanément.
La porte de la chambre de Leo était entrouverte. Le lit était vide. La couverture reposait sur le parquet, rejetée en hâte. Et sur le système de surveillance des couloirs, une silhouette élancée en robe de soie noire s’éloignait à pas feutrés vers l’aile Ouest du château—l’aile inutilisée, menant aux anciens sous-sols et à la sortie de service. Dans sa main droite, elle traînait le petit garçon par le poignet. Leo ne criait pas. Il était trop terrorisé, trop brisé par des mois de conditionnement pour offrir la moindre résistance physique.
« Éléonore, » crachai-je dans un souffle d’horreur. « Elle sait que les enquêteurs ont trouvé le disque. Elle essaie de le faire disparaître ! »
Victor ne répondit pas. Il ouvrit le tiroir supérieur de son bureau, en retira un automatique noir au métal mat, vérifia le chargeur d’un geste sec et professionnel que je ne lui connaissais pas, et s’élança hors de la pièce. Je lui emboîtai le pas sans hésiter, saisissant au passage une lourde lampe en bronze posée sur une console.
La chasse commençait dans les entrailles d’un empire qui s’effondrait.
Chapitre 2 : La Toile de l’Araignée
Pour comprendre la monstruosité de la scène, il fallait comprendre ce qu’était le domaine Romano. Une immense propriété du XIXe siècle restaurée avec un luxe ostentatoire, dissimulant un réseau complexe de caves voûtées, d’anciens passages pour le personnel et de pièces de coffre fortifiées. Éléonore connaissait ces lieux tout aussi bien que nous.
Nous avons dévalé l’escalier de service en pierre brute. L’air y était lourd, froid, empreint d’une odeur d’humidité et de poussière ancienne. Les néons du couloir vacillaient, projetant des ombres monstrueuses sur les murs de briques rouges.
« Victor ! » chuchotai-je en courant derrière lui. « Qu’est-ce que signifiait ce message ? Pourquoi perdriez-vous tout si Leo disparaissait ? »
Victor ne ralentit pas la cadence, mais sa voix résonna, amère et brisée, dans le couloir voûté.
« Le testament de mon père, Hélène. La clause de substitution. À la mort de mon père, 70 % des actions de Romano Corp n’ont pas été léguées directement à moi, mais placées dans un trust irrévocable dont Leo est l’unique bénéficiaire. Je n’en suis que le tuteur légal jusqu’à sa majorité. Si Leo venait à mourir ou à être déclaré légalement incapable ou disparu sans héritier direct, la clause stipule que la totalité du trust est transférée automatiquement au gestionnaire du fonds… »
« …Julien Vance, » complétai-je, frappée par la machination diabolique.
« Exactement. Et Éléonore… Éléonore n’a jamais été amoureuse de moi. Vance l’a introduite dans mon cercle social il y a deux ans. Tout était orchestré. Ils voulaient d’abord détruire l’enfant mentalement, le faire passer pour fou ou dangereux, l’envoyer dans une institution psychiatrique fermée sous la garde exclusive d’Éléonore, puis liquidated le trust pièce par pièce. Mais la vidéo de ce soir… la vidéo où elle le force à manger par terre comme un chien… a tout fait basculer trop vite. Elle sait qu’elle est démasquée pour maltraitance. Elle passe au plan d’urgence. »
Soudain, un crie étouffé retentit au bout du couloir. C’était la voix de Leo. Un sanglot d’enfant terrorisé, immédiatement réprimé par une main ferme appuyée sur sa bouche.
« Tais-toi, sale petit monstre ! » la voix d’Éléonore, d’ordinaire si veloutée et patricienne, résonnait désormais comme le sifflement d’un serpent acculé. « Tu as tout gâché ! Si tu n’avais pas caché cette foutue assiette, si tu n’avais pas pleuré devant cette servante indiscrète, nous n’en serions pas là ! »
Nous avons tourné à l’angle du couloir pour déboucher dans la grande cave à vin vaulted.