Les mots brillaient sur l’écran de l’ordinateur portable, projetant une lumière bleutée et spectrale sur le visage figé du maître de maison. À côté de lui, je pouvais entendre ma propre respiration, rapide, saccadée, coupée par le remords effroyable qui me tordait les entrailles. Toutes les pièces du puzzle s’assemblaient enfin dans un tableau macabre. Ce n’était pas seulement la méchanceté gratuite d’une belle-mère jalouse ; c’était un piège machiavélique, une exécution méthodique et silencieuse orchestrée depuis les ombres de cette demeure impériale.

Victor ne crio pas. Il ne brisa aucun objet. Sa réaction fut infiniment plus effrayante. Ses épaules, habituellement si droites et imposantes, se tendirent comme des câbles d’acier sous tension. Ses yeux noirs, d’ordinaire si calculateurs et distants, se réduisirent à deux fentes d’une obscurité insondable.

— Qui ? chuchota-t-il, d’une voix si basse qu’elle semblait provenir des profondeurs de la terre.

Je me penchai sur l’écran, mes doigts tremblants glissant sur le pavé tactile pour remonter le fil des messages cryptés. Le numéro de téléphone n’était pas enregistré sous un nom, mais sous une suite d’initiales. Pourtant, le style de rédaction, cette façon d’employer des termes juridiques précis mélangés à une politesse cynique, ne laissait aucune place au doute.

— C’est Marc… murmurai-je, la gorge serrée. Marc Vance. Votre avocat. Votre bras droit depuis quinze ans.

Victor resta immobile. Marc Vance était l’homme qui avait rédigé le testament de la famille Romano. L’homme qui gérait les fidéicommis, les investissements offshore, et surtout, les clauses complexes qui régissaient l’héritage de la dynastie.

— Le testament de mon père, dit Victor, sa voix s’élevant d’un ton, chargée d’une réalisation toxique. Mon père a stipulé que si je n’avais pas d’héritier direct de sang résidant sous mon toit et apte à reprendre les rênes à mes quarante ans, la totalité des actions de contrôle de la holding Romano transférerait automatiquement au conseil d’administration… présidé par Marc.

Tout devenait limpide. Si le petit Léo était déclaré psychologiquement instable, négligé, ou s’il était retiré de la garde de Victor par les services sociaux — ce que la belle-mère, Éléonore, s’efforçait de provoquer en orchestrant des scènes de maltraitance publique —, Victor perdait la garde de son fils. En perdant son fils, il perdait son empire. Et Marc Vance, tapi dans l’ombre, ramassait les débris pour une bouchée de pain.

Soudain, le téléphone fixe sur le bureau en acajou se mit à sonner. Le son strident déchira l’atmosphère lourde de la pièce.

Victor ne quitta pas l’écran des yeux, mais il décrocha et mit le haut-parleur.

— Victor ? C’est Marc.

La voix de l’avocat était calme, suave, teintée d’une fausse certitude chaleureuse.

— Je viens d’apprendre que les enquêteurs furetaient autour du chariot de service. Victor, mon cher ami, la situation devient incontrôlable. Éléonore est en train de paniquer au rez-de-chaussée. La presse commence à poser des questions sur l’incident d’hier soir. Il faut que tu me laisses gérer ça. Viens à mon bureau en ville avec Léo. Nous allons signer les papiers pour envoyer le garçon dans cet internat spécialisé en Suisse. C’est la seule façon de protéger le cours de l’action et de calmer la tempête médiatique.

Victor posa son regard sur moi. Je lui fis un signe négatif de la tête, les larmes aux yeux. Je revoyais encore le visage terrorisé de Léo, prostré sous son lit avec son assiette cachée, ce pauvre enfant réduit à l’état de bête pourchassée dans sa propre maison.

Victor prit une lente inspiration. Quand il parla, son ton était d’un calme olympien, d’une maîtrise absolue qui me donna des frissons.

— Tu as raison, Marc. C’est la meilleure chose à faire. Je prépare Léo. Nous serons à ton cabinet dans une heure.

— Parfait. Je prépare les documents. À tout de suite, Victor.

La ligne coupa. Victor se leva lentement. Il mesurait plus de trois mètres dans cette pièce en combustion. Il se tourna vers moi.

— Où est mon fils ?

— Dans ma chambre, dis-je en essuyant une larme. Je l’ai caché dans l’armoire sous des couvertures. Il a peur, Victor. Il a tellement peur…

— Restez avec lui, me prépara-t-il, en attrapant son manteau noir. Et quoi qu’il arrive, ne laissez personne entrer dans cette pièce.

— Que allez-vous faire ?

Les yeux de Victor Romano brillaient d’une fureur froide, la fureur d’un père qui réalise qu’on a tenté d’égorger son enfant sous son propre toit pendant qu’il regardait ailleurs.

— Je vais nettoyer ma maison.

Le rez-de-chaussée du manoir Romano était plongé dans une atmosphère délétère. Éléonore, vêtue d’une robe en soie ivoire qui tranchait avec la pâleur cadavérique de son visage, arpentait le grand hall en marbre. Ses talons aiguilles claquaient comme des coups de feu sur le sol. Deux valises de luxe étaient posées près de la porte d’entrée.

Lorsqu’elle vit Victor descendre le grand escalier, elle se précipita vers lui, l’air affolé, jouant à la perfection le rôle de la femme incomprise et terrifiée.

— Victor ! Enfin ! Il faut qu’on parte d’ici ! La police est devenue folle, ils fouillent la propriété sans mandat ! Cette servante… cette misérable gouvernante a tout inventé ! Elle essaie de me détruire, elle essaie de nous détruire !

Victor s’arrêta au bas des marches. Il la regarda comme si elle était un insecte répugnant.

— Éléonore, dit-il doucement. Où sont les enregistrements que tu gardais sur ton téléphone personnel ?

La belle-mère se figea. Son regard fuyant trahit une panique immédiate.

— De… de quoi parles-tu ? Quel téléphone ?

— Celui que Marc t’a fourni. Celui sur lequel vous discutiez de la dose de sédatifs à mélanger dans le lait de Léo pour le rendre apathique devant les médecins.

Le silence retomba, glacial, absolu. Éléonore fit un pas en arrière, sa main volant à sa bouche.

— Tu… tu sais.

— Je sais tout, dit Victor. J’ai vu les vidéos de la nuit dernière. J’ai vu comment tu l’as forcé à manger par terre. J’ai entendu tes rires.